L’assassinat d’Ilan Halimi constitue une fracture historique. « Vingt ans après, le souvenir est intact et la douleur toujours vive », confie Ariel Goldmann, président du Fonds social juif unifié, dont il était déjà, à l’époque, le vice-président. Il rappelle que ce crime ne fut pas un fait divers mais « un basculement : celui d’un antisémitisme décomplexé, violent, meurtrier, au cœur même de la société française ».
Le souvenir est aussi personnel : la mère d’Ilan, Ruth Halimi, travailla de longues années au FSJU. Sa présence quotidienne rappelait que « derrière les mots, les chiffres et les débats, il y a des vies brisées, des familles ». Depuis, les attentats de Toulouse, de l’Hyper Cacher, les assassinats de Sarah Halimi ou de Mireille Knoll, puis les massacres du 7 octobre ont donné à ce drame une résonance encore plus forte. « Se souvenir d’Ilan, ce n’est pas seulement commémorer, c’est alerter et transmettre », insiste-t-il.
Élu peu avant les faits à la tête du Consistoire de Paris, Joël Mergui garde la mémoire de la cérémonie de recueillement organisée à la grande synagogue de la Victoire, à laquelle le président Jacques Chirac décida de participer. « Nous pensions alors avoir atteint le sommet d’un climat délétère et espérions une prise de conscience. En réalité, ce drame a ouvert une nouvelle étape… » Depuis, souligne-t-il, les cérémonies d’hommage se sont multipliées, rendant « impossible la cicatrisation ». « Après nos morts pour la France et ceux de la Shoah, nous avons dû allumer dans nos synagogues des veilleuses pour nos morts de l’antisémitisme puis du terrorisme islamiste. C’est vertigineux ». Pour lui, l’assassinat d’Ilan Halimi marque aussi le début d’une banalisation progressive de la haine antijuive et la difficulté persistante à faire comprendre que « ce qui vise les Juifs concerne l’ensemble de la société ».
« Il était de notre génération, il aurait pu être l’un d’entre nous », se souvient Benjamin Abtan, alors président de l’UEJF. Ce sentiment de proximité immédiate a profondément marqué les jeunes Juifs de France, déjà confrontés au climat antisémite depuis le début des années 2000. Selon lui, l’assassinat d’Ilan Halimi a accéléré un mouvement de repli et contribué aux départs de nombreux jeunes vers Israël ou d’autres pays. « L’un des pièges de l’antisémitisme est de réduire le champ des possibles des Juifs », observe-t-il, rappelant que ce crime s’inscrivait aussi dans une histoire plus longue de violences ayant marqué de nombreuses familles séfarades avant même leur arrivée en France.
Le rabbin Chlomo Zini, rabbin de la communauté des Oranais, rue du Faubourg Saint-Honoré, qui fut directement contacté par le chef du gang des barbares pour la demande de rançon, garde la mémoire d’un moment d’effroi. Celui-ci lui avait envoyé une vidéo montrant le malheureux Ilan ligoté, tel le journaliste Daniel Pearl, enlevé avant d’être assassiné trois ans plus tôt par Al-Qaïda. « En la visionnant, j’ai compris pourquoi j’avais été contacté : quelques jours avant son enlèvement, Ilan était venu me parler après une intervention, s’intéressait à l’Alyah et m’avait demandé s’il pouvait venir étudier avec moi. Il avait noté mon numéro sous la mention “rabbin 8e”. Voilà pourquoi ils m’ont appelé... ».
Pour le rabbin Zini, le drame d’Ilan Halimi n’a pas inauguré une rupture mais « incarne une cristallisation » : il concentre et rend visibles des violences déjà à l’œuvre dans la société, dont celle-ci n’avait pas tiré toutes les leçons. Les assassinats qui ont suivi, comme celui de Sarah Halimi, illustrent à ses yeux cette continuité : « Une société qui, quelques années plus tard, a refusé de juger quelqu’un qui, sous l’emprise de la drogue, a commis ce terrible autre assassinat antisémite en défenestrant cette malheureuse dame âgée ». Non, les leçons n’ont pas été tirées.
Laetitia Enriquez