Culture

Laurie Cholewa et les silences de la mémoire

3 minutes
25 mars 2026

ParCarol Binder

Laurie Cholewa et les silences de la mémoire

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La présentatrice et productrice Laurie Cholewa sur les traces de son grand-père, Yankiel Zylberberg, matricule 49 375. Vibrant d’émotion.

 

Exergue. "Comme il est périlleux de raconter ce qui n’a pas été dit, dans une famille où il est de règle de « ne rien montrer », autrement qu’à travers quelques photos, des bribes de discussions et une addiction au strudel et au foie haché !"

 

Liste de choses à faire par Laurie Cholewa, le 14 mai 2025 : couvrir le Festival de Cannes, caler un épisode de son émission sur Canal +, relire une interview, emmener sa fille à la danse, faire les courses, préparer les vacances d’été, et… penser à son grand-père. Un mantra révélateur d’une obsession couvée depuis l’adolescence, attendant son heure pour ressurgir. Son grand-père maternel, dont la photo, juvénile et grave, est en couverture du livre, c’est pépé Jacques, né Yankiel Zylberberg, en 1908, en Pologne. Son pépé dont elle a aujourd’hui, à cinq ans près, l’âge qu’il avait quand il est revenu des camps d’extermination. Ce livre repose sur le silence de deux hommes : celui, d’abord, de pépé Jacques, que la déportation avait rendu atone et incapable de sourire. (Est-ce pour cela, s’interroge-t-elle, qu’elle sourit sans cesse ?). L’autre, douloureux, fut celui de son père, Patrick Cholewa, emporté en trois mois par la maladie. C’est à son chevet qu’elle a ressenti le besoin de reprendre son projet d’écrire sur Yankiel. Pour les rendre fiers, tous les deux. Comme il est périlleux de raconter ce qui n’a pas été dit, dans une famille où il est de règle de « ne rien montrer » autrement qu’à travers quelques photos, des bribes de discussions et une addiction au strudel et au foie haché ! Saisie par la certitude que le temps était venu de savoir qui était réellement Yankiel, Laurie Cholewa s’est lancée dans une enquête pour tenter de reconstituer le puzzle d’un itinéraire brisé par la rafle du billet vert et la déportation à Auschwitz, Buchenwald et à Theresienstadt, d’où il fut libéré en 1945, « ombre parmi les ombres ». Si, en bonne journaliste, elle a décidé de s’en tenir aux faits, « rien qu’aux faits », elle partage sa stupeur, à la lecture du document indiquant que son pépé avait été « concentré » parce qu’il était « en surnombre dans l’économie nationale »… Tout comme elle se cabre en rappelant que, pour Primo Levi, les « pires » avaient survécu. (Les Naufragés et les Rescapés, Gallimard, 1989). « Yankiel est revenu parce qu’il était courageux, résistant, fort, généreux », se rebiffe la petite-fille. C’est à cela qu’il doit d’avoir survécu. Le 7-Octobre et la résurgence de l’antisémitisme ne sont pas sans rapport avec le besoin de remonter l’histoire familiale. Comme tous ceux qui se sont exposés sur les réseaux sociaux, elle confie avoir reçu des messages d’insultes tout en proclamant sa fierté d’être juive et sa détermination à ne plus se taire. Sur son lit de mort, pépé Jacques avait murmuré un mot mystérieux : Yadja. Il la hanta longtemps. Jusqu’à ce qu’elle en découvre la signification, en cherchant un titre pour ce livre… Elle a décidément raison quand elle écrit que « les choses n’arrivent jamais par hasard »…

Carol Binder

 Laurie Cholewa, avec J. Cymerman, Pépé Jacques, Robert Laffont,  224 p, 19,90 €