Culture

Olivier Nakache & Éric Toledano :  « Juste une illusion est le film le plus intime que nous ayons fait jusqu’à présent »

14 minutes
14 avril 2026

ParYaël Scemama

Olivier Nakache & Éric Toledano :  « Juste une illusion est le film le plus intime que nous ayons fait jusqu’à présent »

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Actu J : Qu’avait de si singulier la décennie des années 1980 au point d’en faire un film ?

Éric Toledano : Juste une illusion part d’un endroit très intime : notre adolescence, à Olivier et moi. Nous sommes nés au début des années 1970 – lui en 1973, moi en 1971 - et nous nous sommes rendu compte qu’au fur et à mesure de nos films, nous avions toujours raconté notre histoire à deux : notre rencontre en colonie de vacances, notre amitié, notre vie de famille. Également notre découverte du monde associatif ou nos petits boulots dans les mariages...

Olivier Nakache : Mais il y a un moment que l’on n’a pas vécu ensemble, c’est l’enfance et l’adolescence, et on s’est dit que ce serait un beau défi de plonger chacun dans nos souvenirs pour construire un personnage qui serait un peu nous deux, dans une période où l’on ne se connaissait pas encore.

En regardant de près les années 1980, on a réalisé à quel point ces années avaient été celles de l’entre-deux, « coincées » entre les années 1970, encore portées par une forme d’élan, presque d’insouciance, et les années 1990, qui ont vu surgir de grands bouleversements - la fin du mur de Berlin, la guerre du Golfe. Pour Olivier et moi, elles furent celles du passage de l’enfance vers l’adolescence. Dans le judaïsme, il s’incarne dans le rituel de la bar-mitzva, mais tout le monde traverse cette période de transition, de transformation.

 

Est-ce parce qu’elles furent des années de transition que vous avez voulu les raconter à travers le regard de Vincent qui est, lui aussi, à un moment charnière, plus vraiment un enfant et pas encore un adulte ?

E. T. : Oui, et ce parallèle entre ce jeune et ces années était très plaisant. L’adolescence est une période de turbulences et d’arrachement, on quitte un monde sans savoir encore dans quel monde on va entrer. C’est aussi un âge où surgissent des questions fondamentales, posées avec une pureté absolue. L’enfant ne triche pas. Quand dans le film, Vincent demande à sa mère « On est qui, nous ? », il a une interrogation vertigineuse. Vincent est une synthèse de nous deux, mais aussi de beaucoup d’autres car ces questions ne disparaissent jamais vraiment. Elles nous accompagnent toute notre vie. C’est aussi un personnage composite, il se sent un peu étranger et un peu français. Il est à la lisière de beaucoup de choses et cet entre-deux, c’est peut-être ce qui nous manque le plus aujourd’hui.

C’est-à-dire ?

E. T. : C’est-à-dire la nuance, le va-et-vient entre la question et la réponse, le fait qu’on ne soit ni d’un côté ni d’un autre – entre gris clair et gris foncé, pour reprendre le titre de Jean-Jacques Goldman… Dans les années 1980, nous étions capables de vivre cet entre-deux.

O. N. : A l’époque – et ça nous a frappés – au sein de la jeunesse, la « grosse embrouille » se situait entre les bandes qui aimaient la new wave et ceux qui aimaient la funk. C’était une forme de confrontation, mais qui se faisait sur un terrain d’une identité culturelle, presque joyeuse. Aujourd’hui, tout est ultra-polarisé, ultra-clivant, ultra-conflictuel, avec des camps qui revendiquent leurs différences, ne discutent plus. Nous sommes passés à un niveau d’agressivité démesuré qui rend le dialogue plus difficile. L’adversaire d’hier est devenu un ennemi.

 

Le droit à la nuance, le refus de la polarisation : votre film vient-il aussi de ces deux dernières années, particulièrement éprouvantes ?

E. T. : Bien sûr. On a toujours fait nos films en réaction à ce qui se passe et à ce l’on vit parce que c’est notre manière de comprendre le monde. Ces dernières années, en particulier après le 7-Octobre, il y avait beaucoup de questions, de tensions, et on a ressenti un besoin très fort de discussion et d’échange. Il s’agissait de revenir à quelque chose de plus simple, de plus essentiel : rappeler d’où l’on vient, quelle est notre place, quelle est notre histoire. Ce film, c’est aussi une tentative de remettre de la normalité là où il y a de l’hystérie. De recréer du lien. Oui, on était amoureux de filles, on écoutait de la musique et nos parents se disputaient, comme tout le monde.

O. N. : Et la meilleure manière d’aborder ces sujets, c’est l’humour. Ce qui est très émouvant aujourd’hui, c’est de voir les réactions du public : quand une salle entière rit ensemble, quand elle voit que l’on est capable d’auto-dérision, alors les spectateurs viennent nous parler après, et on sent qu’il se passe quelque chose. Ce besoin de dialogue est commun. Ils sont heureux de voir le film et ça fait plaisir. Quand des minorités agissantes et les extrêmes monopolisent la parole, nous on tente de remettre de l’échange et de la nuance.

 

Dans le film, Sandrine et Yves, les parents de Vincent, sont-ils inspirés des vôtres ?

O. N. : Oui. Nous venons de familles issues du Maroc et d’Algérie qui se sont installées en France et qui ont dû s’adapter, parfois dans des conditions difficiles, pour apprendre à vivre ici et reconstruire leurs vies. Ce qui nous touche aujourd’hui - avec le recul, et maintenant qu’on a nous-mêmes des enfants – c’est leur capacité à tenir ensemble, à surmonter toutes les difficultés, même quand cela vacillait.

E. T. : Plus jeunes, on pouvait juger leur façon d’être ou leur façon de faire. Aujourd’hui, nous les regardons avec plus d’empathie et de tendresse. Ce qui nous a guidés dans l’écriture et la mise en scène, c’est une forme de vérité. Pas une vérité documentaire, une vérité émotionnelle. On voulait retrouver des gestes, des silences, de manières de se disputer, de s’aimer aussi. Et c’est là que le cinéma intervient : comment rendre visible cette énergie familiale, cette agitation, cette chaleur.

 

Avez-vous ressenti de la nostalgie en revisitant cette période ?

E. T. : Pas au sens classique du terme. Nous avons grandi dans des familles très nostalgiques qui nous racontaient sans cesse leur vie d’avant en Afrique du Nord. Enfant, cela pouvait être pesant. La nostalgie, c’est un peu comme quelqu’un qui vous raconte une fête à laquelle vous n’avez pas été invité. Aujourd’hui, notre regard a évolué. On comprend mieux ce qu’elles ont vécu, ce qu’elles ont perdu, ce qu’elles ont construit à nouveau. On réalise mieux que nous-mêmes, nous sommes le fruit de cette histoire. Mais le film n’est pas un film nostalgique. Il porte sur ce que cette époque a produit en nous. Et qui continue de nous traverser.

 

Votre film montre une identité juive très intégrée, presque évidente. Cette évidence existe-t-elle encore aujourd’hui ?

O. N. : On ne sait pas si elle existe encore de la même manière, mais ce qu’on ressent, c’est que ça fait du bien de se souvenir d’un moment où ce n’était pas un sujet central, omniprésent. Bien sûr, on n’idéalise pas : là où on a grandi, en banlieue parisienne, il y avait des endroits où on devait faire attention. Mais malgré cela, il y avait une forme de normalité, une évidence d’être là, ensemble. Surtout, on ne passait pas notre temps à se définir, à s’assigner, à se réduire à une identité, le patronyme n’était pas un sujet. Ce que raconte le film, c’est l’inverse d’une revendication. Nous avons tous quelque chose de profondément commun.

 

Comment expliquez-vous que l’identité religieuse soit devenue un sujet aussi politique ?

E. T. : On n’a pas d’explication théorique. On n’en a pas cette prétention car nous sommes cinéastes et notre rôle, c’est de capter une époque, de poser des questions, d’ouvrir des espaces de réflexion. Ce que l’on observe, c’est que la question religieuse a pris une place considérable et qu’elle structure une grande partie du débat public, parfois de manière extrêmement brutale et comme on l’a dit, dans une forme d’hyper-polarisation. Tout est binaire. Dans ce contexte, retrouver de la complexité nous paraissait important.

 

Vous montrez la naissance de SOS Racisme, avec les archives de la grande manifestation de la Concorde en 1985. Que faudrait-il pour retrouver cette promesse républicaine et refaire France ?

O.N. : C’est une question immense, et on serait prétentieux de dire qu’on a la réponse. Le film se veut d’abord une photographie d’un moment où existaient une forme d’élan collectif, une envie de faire société ensemble, quelles que soient nos origines. Cette promesse-là a existé - même si elle était imparfaite, même si elle relevait peut-être en partie d’une illusion. Mais une illusion qui, à un moment donné, a permis de rassembler.

Aujourd’hui, on peut se demander comment retrouver cet esprit. Et dans nos discussions avec Éric, il y a une chose qui nous frappe : avant d’être des identités, nous avons tous été des enfants. À l’école, les origines, les appartenances, ce n’est pas un sujet. On joue ensemble, on partage, on vit côte à côte sans que cela ne pose question. Puis arrive l’adolescence, avec le regard de l’autre, le jugement, les catégories - et là, tout se complique. Peut-être faudrait-il retrouver quelque chose de cette simplicité-là, qui tient de la sagesse aussi. Pas dans une forme de naïveté, mais dans cette capacité à être ensemble sans tout ramener immédiatement à l’identité.

E. T. : Il y a également une question de parole. Aujourd’hui, ce sont souvent les voix les plus affirmées, les plus tranchées, qui occupent l’espace. Ceux qu’on pourrait appeler les marchands de certitudes, des gens qui pensent savoir et qui imposent des réponses. Or, nous, on a été élevés dans l’idée inverse : la question est plus importante que la réponse. Peut-être que refaire France passerait par remettre du discernement, accepter la complexité, réhabiliter le doute, et surtout recréer des espaces de parole, d’échange, de transmission.

 

Juste une illusion traduit-il une forme de désillusion : au fond, cette période était-elle juste une bulle, qui devait forcément éclater ?

E. T. : Le titre pose plusieurs questions : est-ce que ces années ont vraiment existé telles qu’on s’en souvient, ou sont-elles devenues, avec le temps, une forme d’illusion ? Quand on regarde en arrière, il ne reste que des fragments, des images, des sensations. C’est pour cela qu’on a voulu insérer des vidéos familiales filmées en Super 8, légèrement floues, presque incertaines, comme la mémoire elle-même.

Il y a aussi l’illusion propre à l’adolescence. C’est un âge où l’on a le sentiment d’avoir compris le monde, on a des certitudes très fortes. Avec le recul, on voit bien que cette compréhension était partielle - mais elle est essentielle, parce qu’elle nous construit. Et au fond, l’illusion est peut-être ce qui nous permet d’avancer. Le monde est complexe, parfois chaotique, et pourtant on avance avec l’idée qu’on va pouvoir le changer. Dans Nous nous sommes tant aimés, Vittorio Gassman dit cette phrase magnifique : « On voulait changer le monde… mais c’est le monde qui nous a changés ».

 

Précisément, votre film rend hommage au cinéma et contient de nombreuses références cinématographiques. C’est le ciment de votre duo ?

E. T. : Le cinéma est consubstantiel à notre ouverture au monde et à sa compréhension. Il nous a permis de découvrir des vies qu’on n’aurait jamais connues, de rencontrer des personnages, des univers, des émotions qui ont nourri notre regard. Le cinéma italien a beaucoup influencé notre cinéphilie et les Italiens disent souvent qu’un film doit contenir une « vérité de fond ». À l’adolescence, cette frontière entre le réel et la fiction est très poreuse : on projette, on s’identifie, on mélange tout - et c’est exactement ce qui nous a construits. Dans le film, cette dimension est très présente, notamment à travers certains clins d’œil visuels, comme ces moments où le réel bascule presque dans une perception cinématographique, comme filtrée par notre imaginaire. Et puis il y a eu cette rencontre incroyable avec Claude Lelouch. Il nous a donné accès à ses images, et il a accepté de venir tourner un plan dans le film. C’est un geste magnifique, presque une transmission.

 

Comment vous êtes-vous replongés dans les années 1980 ?

O. N. : Par un travail immersif. Pendant trois ans, nous avons littéralement vécu dans les années 1980, à travers la musique, les décors, les ambiances. On se disait souvent, en rigolant, qu’on prenait un masque et un tuba tous les matins en arrivant et qu’on replongeait quarante ans en arrière.

E. T. : Dans L’irréversible et la nostalgie, Jankélévitch parle d’irréversibilité du temps. On est tous emprisonnés dans une bouteille temporelle qui fait qu’on avance de façon imperturbable. On peut voyager dans l’espace, aller d’une ville à une autre, mais on ne peut pas voyager dans le temps. Grâce à la culture, on peut capturer des moments. En restant très humbles et à notre niveau, l’ambition de ce film était d’encapsuler cette époque-là et de la retenir encore un peu ou la rendre immortelle.

 

Juste une illusion est votre 9ème film. Quelle place occupe-t-il dans votre filmographie ?

E .T. : Il occupe une place très particulière, sans doute parce que c’est le film le plus intime que nous ayons fait jusqu’à présent. En ce sens, il est différent. Il est plus à découvert. On ne peut pas se cacher derrière des personnages ou des situations : même si tout est fiction, tout est profondément nourri de notre histoire. Bien sûr, Yves n’est pas Yves, Sandrine n’est pas Sandrine, Vincent n’est pas nous. Ils n’habitent pas vraiment dans les années 1980, ils habitent dans un décor qu’on a construit. Tout est fabriqué… Mais en même temps, et c’est ça qui est beau dans le cinéma, on passe par le faux pour aller chercher du vrai. C’est un mensonge qui dit la vérité. Si on passe par cette fabrication, c’est pour essayer de faire émerger quelque chose de sincère, quelque chose qui nous ressemble profondément.

O.N. : Et c’est pour ça que ce film est différent. Parce qu’il est plus exposé, plus proche de nous, même s’il reste une fiction. C’est aussi un film qui arrive à un moment de vie particulier. On vient de passer la cinquantaine, on a des enfants, et forcément le regard change. On comprend mieux ce que nos parents ont traversé, souvent sans se plaindre, avec une forme de dignité qu’on mesure davantage aujourd’hui. Ce film nous permet d’une certaine manière de leur dire merci.

 

Diriez-vous que c’est aussi un film politique, même sans être militant ?

E. T. : Au fond, tous les films sont politiques. Pas forcément au sens d’un discours militant ou idéologique, mais parce qu’ils produisent du sens, qu’ils racontent une époque, une vision du monde. Le cinéma, pour nous, est politique dans sa capacité à impacter. Ce qui nous importe, c’est de voir une réaction : quelqu’un qui rit, qui est traversé par une émotion. À partir du moment où il se passe quelque chose physiquement chez le spectateur, c’est qu’on a touché juste, du moins on l’espère.

Juste une illusion s’inscrit dans cette logique. Ce n’est pas un film à thèse, mais il porte une vision. C’est, d’une certaine manière, une déclaration d’amour à la France - à celle dans laquelle on a grandi, où l’on avait le sentiment que le vivre-ensemble allait de soi, malgré les tensions, malgré les peurs. Le film ne nie pas les fractures, mais il propose une forme de nostalgie active : se souvenir de ce qui a existé, non pas pour s’y enfermer, mais pour interroger le présent.

O. N. : Il y a aussi, en filigrane, une évolution des modèles, notamment à travers les figures parentales. Le personnage de Sandrine, la mère, par exemple, porte déjà quelque chose de plus moderne, une forme d’émancipation qui dit beaucoup de cette époque charnière. Si ce film est politique, il l’est surtout par les émotions qu’il suscite et par la mémoire qu’il convoque.

 

Ce film est dédié à Raphaël Toledano et Marco Nakache. Qui sont-ils ?

E. T. : Ce sont nos papas. Marco Nakache est le père d’Olivier, il est parti à la fin de la fabrication du film. Et Raphaël, le mien, est parti le premier jour du tournage. D’une certaine manière, ils étaient là, près de nous du début à la fin. Pour tous les deux, il était impossible de ne pas les associer à ce film.

 

Propos recueillis par Yaël Scemama et Laetitia Enriquez