Chroniques

Billet Bruno Halioua

3 minutes
15 avril 2026

ParBruno Halioua

Billet Bruno Halioua

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Identité

Eloge des mères juives à Pessa’h

Par le Dr. Bruno Halioua

Président de l’AMIF

A paraître : Les secrets des mères juives (Fayard)

 

Chaque année, au moment de Pessa’h, la même scène se rejoue presque immuable, dans les familles juives à travers le monde. Une table longuement préparée, une vaisselle spéciale sortie des placards, des plats mijotant dans la cuisine et diffusant une odeur que chacun reconnaît comme sa propre «madeleine de Proust ». On y a écouté la lecture de la Haggada. Mais derrière cette mise en scène rituelle, une figure s’impose, discrète et pourtant essentielle : la mère juive.

En parcourant les biographies de grandes figures juives, j’ai constaté combien leurs mères ont assuré la continuité concrète de Pessa’h. Par la cuisine, par l’organisation minutieuse, mais surtout par la transmission affective, elles ont transformé une prescription religieuse en expérience intime.

Chez Sigmund Freud, qui se disait « juif tout à fait athée », les fêtes juives étaient respectées par tradition. Il participait aux Seder présidés par son père, tandis que sa mère Amalia préparait les mets familiaux. Freud a évoqué toute sa vie le plaisir de la matza, du harosset ou des plats traditionnels. Chez lui, la transmission ne passait pas par la foi, mais par le corps. Il a confié un jour à son ami Silberstein-Berganza : « L’athée qui a le bonheur d’appartenir à une famille corporellement pieuse ne peut renier le jour de fête lorsqu’il porte à sa bouche le mets du Nouvel An ». Cette phrase, d’une finesse rare, dit tout du rapport de Freud aux fêtes juives : il y revient non par foi, mais par les mains, par la bouche, par le corps. La matza devenait le pain de la mémoire maternelle. Bien avant de théoriser la relation mère-enfant, il en avait vécu l’expérience sensorielle et affective.

Pour Marc Chagall, Pessa’h est restée indissociable du shtetl de Vitebsk. Il a décrit les verres de vin rouge, la lumière tremblante des lampes, la Haggada enluminée. Mais avant la poésie du souvenir, il y avait le travail invisible de la mère : nettoyer la maison, éliminer le hametz, préparer les plats rituels. Dans ses toiles, les scènes familiales et les tables illuminées ont témoigné de cette mémoire domestique. La mère a été celle qui a rendu possible le souvenir d’un monde disparu.

Chez Léon Blum, issu d’une famille largement assimilée, la pratique religieuse quotidienne était limitée. Pourtant, à Pessa’h, la maison se transformait. Les recettes transmises de mère en fille réapparaissaient, la table retrouvait ses codes. La fidélité n’était pas mystique, mais domestique. La mère incarnait le lien entre tradition juive et modernité républicaine, assurant la continuité sans éclat ni ostentation.

Woody Allen, avec son humour caractéristique, a souvent ironisé sur la longueur des prières et détourné les dix plaies. Pourtant, derrière la satire, il a reconnu implicitement le rôle des mères new-yorkaises qui organisaient la fête, insistaient pour que chacun soit présent et distribuaient la parole aux enfants. Même lorsque les prières étaient écourtées, la fête avait lieu. L’ironie n’a jamais rompu la chaîne.

À travers ces parcours, un constat s’impose : la mère juive reste la gardienne de la transmission de Pessa'h. Elle permet de transformer la Haggada en récit vivant, la tradition en expérience sensorielle, la mémoire collective en attachement personnel. Ces personnages juifs célèbres ont marqué l’histoire, mais avant d’être des figures publiques, ils ont été des enfants autour d’une table de Seder. Derrière eux, une mère juive a veillé à ce que la fête ait lieu.

Pessa’h n’a pas toujours exigé la foi. Elle a exigé la présence. Et cette présence, génération après génération, les mères juives l’ont rendue possible.