Chroniques

Billet Ilana Ferhadian

4 minutes
29 avril 2026

ParIlana Ferhadian

Billet Ilana Ferhadian

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Israël

Pour en finir avec le mot « colon », une question de rigueur journalistique

Par Ilana Ferhadian

Journaliste

Rédactrice en chef de la matinale sur Radio J

 

 Il est des mots qui, sous couvert de neutralité, orientent le regard. Le terme « colon », employé systématiquement pour désigner un Juif habitant de Judée-Samarie, est de ceux-là. Non parce qu'il blesse des sensibilités, mais parce qu'il est inexact, partial et sémantiquement chargé au point de rendre tout débat honnête impossible. Un journal ou média audiovisuel sérieux se doit de l’abandonner. Le premier argument est historique. Pour qu'il y ait colonisation au sens propre, il faut qu'un peuple étranger s'installe sur le territoire d'un État souverain. Or la Cisjordanie - la Judée-Samarie - n'a jamais été le territoire d'un État palestinien indépendant. Avant 1967, cette région était sous administration jordanienne - annexion non reconnue par la communauté internationale. Et avant 1948, c’était sous mandat britannique. Et encore avant cela, une province ottomane. Doit-on remonter ensuite aux Mamelouks, puis aux croisés, aux Ayyoubides, à la conquête arabo-musulmane, à l'Empire romain puis byzantin ? Car vous trouverez à l'origine les royaumes juifs. À aucun moment donc n'a existé en ces lieux un État palestinien souverain dont les Juifs auraient spolié la population.

L'autre argument est juridique. Le statut final de la Cisjordanie n'a jamais été tranché par aucun accord, aucun traité, aucune résolution contraignante. Les accords d'Oslo de 1993 ont expressément réservé la question des frontières à des négociations ultérieures qui n'ont pas abouti. Qualifier automatiquement tout Juif vivant dans ces zones de « colon » revient donc à préjuger d'une résolution juridique qui n'existe pas. Et dans ce cas, on devrait appliquer le même terme aux centaines de milliers d'Arabes palestiniens installés dans ces mêmes zones depuis 1948. On ne le fait pas. Le mot est réservé aux seuls Juifs. Cette asymétrie suffit à trahir sa nature : non descriptive, mais accusatoire.

Enfin, ce que l'usage du mot « colon » efface, c'est une réalité fondamentale : les Juifs ne sont pas étrangers à la Judée, qu’on soit croyant ou non. Ce n’est pas une question de religion. Les Juifs en sont originaires, la racine même du mot « juif » vient de Judée. Appeler un Juif « colon » en Judée, c'est littéralement dire qu'un Judéen est étranger en Judée. L'absurdité est inscrite dans l'étymologie même des mots ! Enfin, le terme même de « Judée » désigne la région qui fut le cœur du royaume de David et de Salomon. La charge morale du terme est du reste explicite. En français, « colon » évoque le colonialisme européen, la domination raciale, l'exploitation des peuples autochtones. C'est un jugement moral habillé en description factuelle. Le journalisme dispose pourtant de termes opérationnels qui décrivent sans condamner : « habitant des implantations », « résident israélien en Cisjordanie », « Israélien vivant en zone C ». Bien sûr, cela ne signifie pas que toute politique d'implantation soit forcément légitime : c'est un débat politique parfaitement recevable. Comme il est légitime de condamner les violences anti-arabes de délinquants extrémistes dans la région. Mais ces conflits doivent rester distincts de la question terminologique. Car confondre les deux revient à glisser une conclusion dans la prémisse.

On objectera que tous les grands médias internationaux utilisent « settler » en anglais, traduit par « occupant », et non colon. L'uniformité de l'usage du mot « colon » pour traduction ne vaut pas validation, elle dit seulement qu'une convention s’est imposée avant qu'on l'interroge. Un journal qui emploie un terme contesté dans un seul sens, sur un sujet aussi polarisé, envoie un signal à ses lecteurs : celui qui ne partage pas les présupposés du terme a une raison de douter de la neutralité du traitement. J'en ai moi-même fait les frais sur certains plateaux de télévision. Ce n'est pas une question de sympathie ou d'antipathie pour Israël. C'est une question de confiance dans l'outil même que constitue le langage journalistique. La précision lexicale est importante. « Mal nommer les choses, c'est ajouter aux malheurs du monde », disait Albert Camus. Renoncer au mot « colon » dans son usage automatique et absolutoire, ce n'est pas prendre parti. C'est refuser de l'avoir déjà pris.