France

Armand Abécassis, la pensée juive au cœur

La disparition, à l'âge de 93 ans, de ce géant de la pensée, humaniste et philosophe, est une perte inestimable pour le judaïsme français.

6 minutes
29 avril 2026

ParIlan Levy

Armand Abécassis, la pensée juive au cœur

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Armand Abécassis nait le 16 avril 1933, à Casablanca. Enfant, il fréquente, les écoles de l’Alliance israélite universelle. L’étudiant qu’il devient se révèle très tôt un esprit brillant : il obtient  successivement 2 bacs, l’un au Maroc, l’autre en France, et se  passionne pour le Talmud Torah, qu’il fréquente avec une assiduité remarquable pour son jeune âge. Il s’illustre également au sein des Éclaireurs et Éclaireuses Israélites, sous le totem de Cèdre. C’est lors d’un camp EEIF qu’il est repéré par Manitou qui l’invite à rejoindre l’École d’Orsay, où il rencontre un de ses maîtres à penser, André Neher.

Étudiant à Paris, il excelle d’abord en droit, puis se distingue dans les langues orientales, l’arabe classique, la philosophie et l’hébreu. De retour au Maroc, il épouse Janine, une jeune étudiante destinée à devenir psychanalyste. Ensemble, ils auront trois enfants, Joël, Éliette et Emmanuelle, et huit petits-enfants. « Ils sont tous notre fierté », aimait-il à répéter.

C’est en 1959 qu’il s’installe à Strasbourg et devient surveillant général à l’école Aquiba. Dès 1961, en tant que président des Étudiants juifs, il s’investit activement dans l’accueil des Juifs d’Algérie en organisant des cours de rattrapage. Professeur dans l’âme (« le métier d’enseignant me colle à la semelle »), il enseigne la philosophie à l’école Aquiba et à l’université de Strasbourg. Sa passion pour la transmission le mène à Jérusalem, Paris, Neuchâtel, en Roumanie, aux États-Unis, au Canada et même au Congo, où il apprécie particulièrement les rencontres avec la communauté juive locale. A Bordeaux, il devient professeur à l’université Montaigne. Armand Abécassis obtient le grade de professeur de philosophie générale et comparée après avoir soutenu sa thèse d’État sur la pensée juive et le dialogue entre le judaïsme et le christianisme.

Parmi ses pérégrinations enseignantes, le professeur Abécassis a toujours gardé un souvenir ému de la communauté de Strasbourg où il rencontra des personnalités d’une très haute qualité intellectuelle et humaine. Lui, Juif séfarade, se définissant comme Juif orthodoxe, admire la résilience et l’organisation de cette grande communauté qui a su se reconstruire après la Shoah. Très présent auprès des élèves, comme des fidèles, il anime l’oratoire de l’ORT. Beaucoup, parmi ses anciens élèves, se souviennent de ses cours du chabbat et de son sourire chaleureux et bienveillant.

Porteur d’une érudition hors du commun, il marque durablement le judaïsme français. Le philosophe souligne sans relâche comment la pensée juive a façonné les fondements de la civilisation occidentale et explique avec passion comment la Torah et le Talmud ont contribué à forger la pensée occidentale. Il encourage ainsi chacun à connaître et à comprendre la tradition juive.

Engagé tout au long de sa vie dans le dialogue judéo-chrétien, il œuvre inlassablement au rapprochement et à la compréhension mutuelle entre Juifs et chrétiens. C’est pourquoi, il crée en 1985 l’Association DAVAR : Dialogue, Alliance, Vie, Arbre et Racine - un espace dédié aux rencontres, aux échanges, aux dialogues et à l'étude entre croyants juifs et chrétiens. Les séminaires d’été auxquels il participe activement restent dans les mémoires comme les temps forts de cette association.

Mieux connaître l’Autre pour mieux le comprendre, cette maxime pourrait résumer sa vie d’enseignant et de chercheur. Ami proche de Josy Eisenberg, il intervient régulièrement dans ses émissions télévisuelles A Bible ouverte, sur France 2 , trouvant là un moyen privilégié pour s’adresser au grand public. Armand Abécassis participe également à de nombreux podcasts sur France Culture et Akadem ; il développe ses thèmes de prédilection : la pensée juive, les commentaires de la Paracha, et s’engage dans des dialogues avec des personnalités de toutes les religions.

Lors de l’une de ses dernières interventions sur Akadem, il revisitait sa vie et, comme à son habitude, mettait en lumière l’urgence de transmettre. Armand Abécassis a donné de nombreuses conférences sur Zoom, restant ainsi au plus près de son public.

Homme de paix et promoteur du dialogue, il a toujours souhaité transmettre aux jeunes Juifs et non-Juifs l’histoire du peuple juif afin « qu’aucune des tourmentes qui ont accablé notre peuple, si injustement, ne puisse jamais se reproduire ». Tout au long de sa vie, il insiste sur l’importance cruciale de  l’éducation, de la formation et de la transmission pour envisager l’avenir avec sérénité : « Par l’éducation, il s’agit de former un homme et pas seulement un savant qui réussit à ses examens parce qu’il sait lire, écrire, calculer, s’informer et trouver un emploi pour prendre sa place dans la société. Je pense que c’est par l’éducation et non par la seule instruction qu’une culture se perpétue et se transmet », nous avait-il confié.

Depuis de nombreuses années, il enseignait à l’Alliance israélite universelle, comme un retour aux sources sur les traces de son enfance. A la demande du président de l’AIU, Marc Eisenberg, Armand Abécassis devient responsable des études juives. Il forme les professeurs de l’Alliance et participe à de nombreuses formations de l’Éducation nationale où il enseigne les « Connaissances du monde juif ». Il animait également la synagogue au centre Safra à Paris.

En 2015, il rejoint l’Institut universitaire Rachi de Troyes, en tant que président, à la demande de son ami Gérard Rabinovitch. Armand Abécassis y apporte son humanisme, sa bienveillance légendaire, son sens aigu de la pédagogie, ainsi que sa connaissance approfondie de l’œuvre de Rachi. Grâce à sa contribution, la ville de Troyes obtient en 2026 le label « Patrimoine européen » pour le projet Rachi de Troyes, lieu de mémoire européen. Il y donnait encore récemment des cours, comme il l’a fait tout au long de sa vie.

Sa longue carrière universitaire lui aura valu de nombreux prix, bien qu’il n’ait jamais recherché les honneurs. En 1994, le Prix Edmond Tenoudji pour la vocation éducative juive, l’un des prix dont il était le plus fier, salue son engagement pour une meilleure connaissance du judaïsme. Il reçoit également le prix de l'Amitié judéo-chrétienne de France en 2009, celui de l'Académie des sciences morales et politiques pour son œuvre en 4 volumes La Pensée juive, ainsi que le prix « Spiritualités d'aujourd'hui « en 2020, pour son livre Jésus avant le christianisme.

Toute la rédaction d'Actu J adresse à Janine, son épouse, ainsi qu'à ses enfants et petits-enfants, ses condoléances attristées. Que son souvenir soit source de bénédictions.

Laura Levy