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David Benaym : "Ma captivité a renforcé mon appartenance au peuple juif »

Parti au Nigeria en juillet 2021 avec Rudy Rochman et Noam Leibman pour tourner un documentaire sur les communautés juives Igbo dans le sud-est du pays, le journaliste franco-israélien David Benaym et son équipe sont arrêtés par les services secrets nigérians. Détenu pendant vingt jours dans des conditions extrêmes, interrogé sans jamais être officiellement inculpé, celui qui est aujourd’hui correspondant de TF1 et LCI au Proche-Orient raconte cette expérience dans « Captif, souviens-toi de ton futur »*. L’occasion d’évoquer avec lui cette épisode et ses résonances ainsi que son regard de journaliste sur le traitement médiatique d’Israël et du Moyen-Orient.

5 minutes
11 mai 2026

ParLaetitia Enriquez

David Benaym : "Ma captivité a renforcé mon appartenance au peuple juif »

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Actu J : Un livre intitulé Captif, publié après le 7-Octobre, résonne forcément avec le sort des otages du Hamas. Comment avez-vous vécu cette proximité ?

David Benaym : Avec énormément d’humilité. Je ne peux plus parler de captivité, d’enlèvement ou d’otages comme avant le 7-Octobre. Le livre était déjà en grande partie écrit depuis un certain temps, mais je ne pouvais pas imaginer le publier tant qu’il restait des otages à Gaza. Dans les premiers jours qui ont suivi le 7-Octobre, j’ai ressenti physiquement certaines choses : être emmené sans savoir où l’on va, perdre totalement ses repères, être entouré d’hommes armés… Il y avait forcément une empathie particulière parce que j’avais, à ma manière, connu le début de ce type de bascule. Mais la comparaison s’arrête très vite là. Ce qu’ont vécu les otages du Hamas dépasse tout.

 

Mais comme d’autres otages revenus de l’enfer des tunnels du Hamas, Eli Sharabi notamment, vous écrivez avoir beaucoup réfléchi à votre identité juive pendant cette détention…

D.B. : Oui. Cette captivité a profondément renforcé mon sentiment d’appartenance au peuple juif. J’ai toujours été très attaché à cette identité, mais là, elle s’est imposée avec encore plus de force. Durant mes trois semaines de détention, j’ai connu des moments spirituels très marquants. D’abord le Sefer Torah que nous apportions avec nous dans cette rencontre des tribus juives perdues et qui passe tous les portiques de sécurité sans aucune difficulté et qui voyage même en première classe… ! Puis, ces deux paires de téfilines que nous avions avec nous en prison, une pour droitier et une pour gaucher au cas où… C’est aussi pendant cette détention que j’ai décidé de manger cacher.. En voyant ces communautés juives africaines maintenir leurs pratiques dans des conditions extrêmement difficiles, je me suis dit que moi, qui avais accès à toute la nourriture possible dans ma vie, je devais faire cet effort-là. Je ne dirais pas que je suis devenu plus religieux pour autant, mais cette expérience m’a confirmé à quel point mon identité juive était centrale dans ma vie.

 

Vous racontez également ne jamais avoir perdu une certaine forme d’optimisme, une forme très juive aussi, de regarder les choses…

D.B. : Au fond de moi, j’ai toujours su que nous allions nous en sortir. La seule inconnue était le temps que cela prendrait. Cette force vient sans doute de mon tempérament, mais aussi des épreuves traversées auparavant : les deuils, la maladie, les cancers… Tout cela m’a forgé. Je suis convaincu que la manière dont on s’entoure dans ces moments-là est essentielle. J’ai toujours essayé de me tourner vers la lumière plutôt que vers le désespoir. Quand on traverse la maladie, on est souvent entouré de regards tristes, de compassion permanente. Moi, j’ai toujours essayé d’éviter cela, parce que cela peut aussi vous affaiblir psychologiquement.

 

Ce livre est-il celui du journaliste ou celui de l’homme ?

D.B. : Dès notre arrestation, je détestais l’idée que le journaliste devienne lui-même l’histoire. Nous étions venus au Nigeria pour raconter celle des tribus juives d’Afrique, pas la nôtre. Mais après cette expérience, j’ai ressenti le besoin de parler en mon nom. Ce livre est donc celui de David Benaym, avec tout ce que cela implique d’intime : la maladie, la séropositivité, l’homosexualité… Des sujets encore très tabous aujourd’hui.

 

Cette expérience vous a-t-elle préparé à couvrir le 7-Octobre et ses suites ?

D.B. : Quand TF1 m’appelle le 7-Octobre au matin et que je deviens leur correspondant, j’ai le sentiment que toute ma vie m’avait préparé à ce moment-là. Mon parcours, mon identité franco-israélienne, mes années de reportage, ce que nous avions vécu au Nigeria… tout cela m’a permis de tenir et de faire mon métier avec profondeur. Cette captivité m’a aussi rendu moins naïf sur certains terrains dangereux. Aujourd’hui, je pars beaucoup plus préparé, notamment dans certaines zones sensibles.

Vous êtes aujourd’hui correspondant au Proche-Orient pour TF1 et LCI. Quel regard portez-vous sur le traitement médiatique d’Israël depuis le 7-Octobre ?

 D.B. : En tant que journaliste, il faut éviter de devenir « le Juif » ou “l’Israélien » de service sur les plateaux. Ce qui compte, ce n’est pas d’apporter des éléments de langage ou de réagir dans l’émotion permanente, mais de remettre les choses en perspective, avec de la profondeur, du contexte et de la mémoire. J’ai toujours essayé d’expliquer à quel point, dans cette région du monde, on ne peut pas comprendre l’actualité sans comprendre l’histoire. Il faut connaître les traumatismes, les références, les peurs, les récits fondateurs. Sinon, on passe à côté de l’essentiel. Depuis le 7-Octobre, j’ai aussi pris conscience que je n’avais plus envie d’être dans une forme de répétition permanente sur les plateaux d’information continue. Le format télé impose souvent de réagir très vite, parfois avec les mêmes analyses répétées en boucle. Bien sûr, c’est aussi le fonctionnement de ces chaînes, qui vivent dans l’urgence de l’actualité. Pour ma part, je ressens davantage le besoin de m’inscrire dans le temps long : les livres, les documentaires, les récits qui permettent vraiment de comprendre une société, une guerre ou une mémoire collective. Parce qu’au fond, une information qui se périme en quelques heures ne suffit plus à raconter la complexité d’Israël et du Moyen-Orient.

Propos recueillis par Laetitia Enriquez

*Éditions Écrin