L’homme était doté d’une intelligence vive, d’un caractère ouvert, accueillant mais ferme, comme pouvait l’être sa mère, qui incitait au respect tant son élégance morale était prégnante. Pierre-François Veil était le plus jeune des fils du couple formé par Antoine et Simone Veil, né en 1954, après Jean (1947) et Claude-Nicolas (1948 et décédé en 2002). Son prénom, a rappelé Jean Veil, lors des obsèques, au cimetière du Montparnasse, vendredi 8 mai, venait d’un personnage du film de Marcel Carné, Les Enfants du paradis, que leur mère aimait particulièrement.
« Très attiré par l’expérience israélienne », écrira-t-elle dans ses Mémoires, Pierre-François Veil était parti à l’âge de 16 ans vivre au kibboutz, « allant jusqu’à se poser la question de la prolongation de son séjour ». Il y « apprenait l’hébreu, travaillait comme un forcené et se disait très heureux de son sort ». Venue le voir, sa mère lui demanda de réfléchir - « ce conseil a dû porter ses fruits », dira-t-elle.
De retour en France, dans les années 1970, Pierre-François Veil étudie dans celle qu’on appelle encore la « section » service public de l’Institut d’études politiques de la rue Saint-Guillaume puis effectue des études de droit. Il devient avocat et prête serment au barreau de Paris en 1979. Cofondateur du cabinet Dubarry Le Douarin Veil en 1984, il rejoint finalement en 2007 le cabinet Veil Jourde, cofondé par son frère Jean, vingt ans plus tôt.
Avec Pierre-François Veil se tisse un lien intime, silencieux, presque charnel, avec l’histoire familiale marquée par la Shoah. Lui n’a pas vécu la Shoah, contrairement à Simone Veil qui vécut l’enfer d’Auschwitz avec sa mère et sa sœur, tandis que son père et son frère, André et Jean Jacob, furent déportés par le convoi 73, parti de Drancy pour les pays baltes, le 15 mai 1944, où ils furent assassinés. « PFV » endosse le rôle de passeur, de gardien de la mémoire, et comprend que celle-ci n’a de sens que si elle porte en elle une exigence morale permettant d’éclairer le présent. Il s’investit de toutes ses forces pour que perdure l’œuvre de sa mère, sous le signe d‘une éthique en actes, marquée par la fidélité, le courage et l’abnégation. Il aimait dire que ces qualités lui avaient aussi été inspirées par Beate et Serge Klarsfeld.
Ancien président du Comité français pour Yad Vashem, Pierre-François Veil lutta en faveur de la reconnaissance des Justes parmi les Nations, dont on sait combien elle était chère au cœur de sa mère, qui inaugura leur entrée au Panthéon avec le président Jacques Chirac en 2007. Dès 2014, il siégea au conseil d’administration de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS) dont il fut élu président à l’unanimité en 2023, succédant à David de Rothschild. Il inscrira son action dans ses pas et ceux de sa mère qui en fut la première présidente, à sa création dans les années 2000. « PFV » était également membre du comité directeur du CRIF.
Grand républicain, profondément juif, Pierre-François Veil imposait le respect pour ce qu’il était et ce qu’il entreprit en faveur de la transmission de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme. Il considérait l’éducation comme la mère de toutes les batailles et prônait l’exactitude des faits contre les approximations et les simplifications de l’histoire, offrant un terrain favorable aux instrumentalisations idéologiques et politiques et aux discours négationnistes.
Pleinement conscient de sa responsabilité dans le monde post 7-Octobre, il constatait, en ouverture du rapport d’activité de la FMS en 2024, que « toute personne consciente de la valeur inaliénable de la vie humaine aurait dû être choquée par les attaques du 7-Octobre. Or, par un cruel et douloureux renversement des mots et des valeurs, les victimes de ce jour ont rapidement perdu ce statut pour une partie de l’opinion publique mondiale, réactivant le vieux cliché antisémite des Juifs responsables de leur propre sort. Face aux amalgames insupportables et aux raccourcis dangereux, nous assumons de défendre la complexité des faits et d’agir pour le long terme. Soutenir la recherche sur la Shoah et les autres génocides, les initiatives qui luttent contre les préjugés antisémites mais aussi celles qui entretiennent une culture juive française dynamique et vivante, c’est là notre raison d’être ». « Nous évoluons en milieu instable, ajoutait-il l’année suivante, car c’est un euphémisme, l’antisémitisme n’a pas baissé la garde depuis 25 ans ; il nous faut sans cesse nous adapter, nous remettre en question, créer et innover ».
Pierre-François Veil aura incarné une fidélité tenue dans la durée, avec une constance rare. Une leçon d’engagement qui en passe par l’implication de ce que l’on pourrait appeler un « être-corps », autrement dit, une présence tout entière mobilisée, de corps et d’âme. Tel un pacte silencieux, il a habité son héritage sans jamais le figer, en le réinventant et en l’ajustant sans cesse d’un souffle créatif et urgent pour répondre aux défis de son temps. A Barbara, son épouse, à Stéphanie, Raphaël, Lucas et Rebecca, ses enfants, ainsi qu’à ses petits-enfants, son frère et toute la famille, nous présentons nos sincères condoléances.
Claude Bochurberg et Yaël Scemama