France

Pierre Savy et Lisa Vapné : «L’antisémitisme peut, hélas, survivre sans Juifs »

Aux confins de l’histoire, de la culture et de l’actualité, "Brève histoire des croyances et préjugés antisémites"* explore plus de deux mille ans de représentations hostiles des Juifs. Sans dresser de catalogue de coupables, ni entrer dans des distinctions trop rigides, les auteurs s’intéressent à la manière dont les préjugés se construisent, circulent et se transmettent, parfois à la frontière de l’ignorance ordinaire et de l’antisémitisme assumé. Pensé comme un ouvrage accessible, le livre s’adresse aussi à ceux qui peuvent véhiculer certains clichés sans toujours mesurer ce qu’ils charrient. Un entretien qui résonne fortement avec les débats contemporains autour de l’antisémitisme et de ses mutations.

4 minutes
8 mai 2026

ParLaetitia Enriquez

Pierre Savy et Lisa Vapné : «L’antisémitisme peut, hélas, survivre sans Juifs »

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Le titre de votre livre est presque un programme en soi. Pourquoi avoir choisi Brève histoire des croyances et préjugés antisémites ?

Lisa Vapné : Nous avons voulu écrire un livre d’histoire accessible. L'expression « brève histoire » est presque ironique, puisque nous racontons en réalité une histoire extrêmement longue, qui remonte à plus de deux mille ans. L’idée était d’embrasser toute la durée du phénomène sans décourager le lecteur.

Pierre Savy : Les mots « croyances » et « préjugés » nous semblaient essentiels. Certaines idées antisémites relèvent de la croyance davantage que du préjugé. Par exemple, l’accusation de déicide - l’idée que les Juifs auraient tué Dieu en mettant Jésus sur la croix - n’est pas un simple stéréotype : c’est une construction religieuse. Nous avons voulu raconter tout ce qui précède le passage à l’acte : les représentations, les imaginaires, les discours.

 

On observe historiquement des formes d’antisémitisme dans des sociétés où les Juifs sont absents. Est-ce que cela confirme que « le Juif » de l’antisémitisme est avant tout une construction imaginaire ?

P.S. : Oui, c’est une réalité historique frappante. Après les expulsions de la fin du Moyen Âge, il existe des régions d’Europe où il n’y a pratiquement plus de Juifs, mais où l’antisémitisme continue à prospérer. Au début du XVIe siècle, en Europe occidentale, à l’exception de l’Italie, les Juifs ont presque disparu, alors même que les représentations antijuives restent extrêmement fortes. Ainsi peut-on concevoir des sociétés quasiment vidées de Juifs mais profondément antisémites. La formule « l’antisémitisme sans les Juifs » traduit bien cette idée : celle d’un Juif imaginaire, absent mais obsédant.

 

Vous écrivez aussi que les préjugés antisémites ont une « vie autonome ».

P.S. : Ce qui frappe, c’est que chaque préjugé semble pouvoir produire son contraire tout en restant antisémite. Le Juif est décrit comme bolchévique ou capitaliste, efféminé ou dominateur, révolutionnaire ou réactionnaire. Cela montre bien qu’on est face à une figure fantasmatique. Au fond, la réalité des Juifs importe peu à ceux qui propagent ces discours. L’antisémitisme répond souvent à d’autres angoisses : la peur du capitalisme, de la modernité, de la révolution… Le « Juif » devient alors une figure explicative commode.

L.V. : Il faut faire attention à ne pas uniformiser les époques. Nous avons voulu montrer les spécificités propres à chaque époque plutôt que défendre une vision totalement continuiste de l’antisémitisme.

 

Où placez-vous la frontière entre ignorance, stéréotype culturel et antisémitisme ?

L.V. : Les contextes culturels comptent énormément. Il y a quelques décennies, avant le travail engagé par l’Église avec Vatican II, beaucoup de personnes grandissaient dans un univers où les préjugés antijuifs circulaient largement. Aujourd’hui, adhérer à ce type de préjugés implique davantage une forme de ressentiment ou d’opposition qui est plus marginale.

P. S. : La frontière reste difficile à tracer parce qu’elle n’est jamais totalement nette. Attribuer à un groupe humain des caractéristiques supposées naturelles - positives ou négatives - relève déjà d’une logique problématique. Cela ne signifie pas que toute personne reprenant un stéréotype est un antisémite militant ou un nazi. Ce qui distingue souvent le préjugé de l’idéologie assumée, c’est l’intention malveillante ou le passage à l’acte. Mais notre travail consiste justement à montrer qu’un effort de déconstruction reste nécessaire.

 

Vous évoquez également les « préjugés positifs », comme l’idée d’une intelligence supérieure des Juifs. Peuvent-ils nourrir, eux aussi, une logique antisémite ?

L.V. : Oui, parce qu’ils participent, eux aussi, d’une essentialisation. Les préjugés positifs et négatifs fonctionnent souvent ensemble et se répondent. On retrouve cette logique dans de nombreuses représentations : le Juif empoisonneur face au Juif médecin, le nez crochu face à la « belle Juive ». Même lorsqu’ils semblent flatteurs, ces clichés enferment les individus dans une identité supposée collective.

 

La France dispose d’un arsenal juridique important contre les propos racistes et antisémites, appelé à se renforcer. Cette judiciarisation peut-elle paradoxalement alimenter certains ressorts antisémites ?

L.V. : Probablement, dans une certaine mesure. L’idée que les Juifs bénéficieraient d’une protection particulière de l’État fait déjà partie de certains imaginaires antisémites. Si l’on donne le sentiment qu’il existe une protection spécifique, cela peut renforcer ce fantasme.

P. S. : Cela dit, il faut évidemment se réjouir que l’État cherche à mieux protéger ses citoyens juifs. Je ne pense pas qu’il faille réduire ces protections. En revanche, la question d’un arsenal spécifique mérite d’être réfléchie. Il vaut mieux qu’elle soit englobée dans la lutte contre le racisme.

 

Propos recueillis par Laetitia Enriquez

*Éditions du Seuil, 283 pages, 19 euros