Pourquoi avoir choisi de consacrer ce numéro spécial à l’antisémitisme ?
Gérard Biard : Chaque année, depuis onze ans, le numéro de la semaine du 7 janvier est toujours thématique. Nous choisissons généralement des sujets en lien direct avec ce qui s’est passé en janvier 2015, en essayant de les accorder avec l’actualité.
Malheureusement, après le 7 octobre et tout ce qui a suivi depuis, ainsi qu'avec l’ambiance qui règne aujourd’hui en France et pas seulement il nous a semblé évident de consacrer ce numéro spécial à l’antisémitisme et à ses nouvelles formes d’expression. Cet antisémitisme nous sidère parce qu’il provoque une forme de jouissance chez ceux qui l’expriment. Raphaël Enthoven parle d’une « passion antisémite » : c’est exactement de cet ordre-là. Il y a une jouissance presque physique à haïr le Juif, sous couvert d’une critique du gouvernement israélien. Pourtant, les formes d’antisémitisme aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec une quelconque critique politique. C’est un euphémisme de dire que je suis très critique du gouvernement israélien. Je considère que, politiquement, Netanyahou fait partie des choses les plus graves qui soient arrivées à Israël. Pour autant, je ne souhaite pas la disparition de l’État d’Israël. De la même manière, je suis contre la politique de Giorgia Meloni ou de Donald Trump sans pour autant souhaiter la disparition de l’Italie ou des États-Unis. Cette négation du droit d’Israël à exister en tant qu’État, du droit des Juifs du monde entier à avoir un pays dans lequel ils puissent se reconnaître et se sentir protégés, est inquiétante. Quelque temps après le 7 octobre, Michel Hazanavicius disait dans nos colonnes : « Aujourd’hui, c’est cool d’être antisémite ».
Malheureusement, certains semblent penser exactement cela : en croyant critiquer la politique d’Israël, ils expriment un antisémitisme – parfois sans en avoir conscience – et se croient du bon côté.
Qu’avez-vous découvert en réalisant ce dossier ?
G.B. : Nous savions déjà que l’antisémitisme se dissimulait derrière certaines positions politiques, notamment dans une partie de la gauche, donc ce n’était pas nouveau. Mais nous avons été frappés par les propos de Delphine Horvilleur, qui expliquait ce que le 7 octobre avait provoqué dans la communauté juive, notamment chez les enfants. Pas une seule famille ne lui a raconté quelque chose qui n’illustre pas cela. Des enfants qui demandent à leurs parents de décrocher du frigo le calendrier des fêtes juives lorsqu’un copain vient j la maison. 6a fille, construisant une synagogue en Lego, place en premier personnage non pas le rabbin ou les fidèles, mais le policier posté à l’entrée… Cette peur qui saisit au ventre et qui paraît si paradoxale à une époque où beaucoup de gens mettent leur religion en avant, pousse les Juifs à la cacher.
La couverture de ce numéro spécial, montrant des Juifs cachés dans une poubelle, a suscité des critiques, y compris de la part des Juifs eux-mêmes… G.B. : C’est récurrent qu’un dessin de Charlie suscite des critiques… (rires). Comme beaucoup de dessins satiriques et de presse, celui-ci dit plusieurs choses. Il montre des Juifs se cachant dans une poubelle, mais il veut aussi signifier qu’une part importante de Français voudrait bien « mettre ces Juifs à la poubelle ». Cette poubelle ne sort pas de nulle part. Mais qu’un dessin soit mal interprété, c’est un peu notre quotidien…
Comment va Charlie Hebdo aujourd’hui ?
