Depuis le 7-Octobre, nous avons l’impression que tout a changé, pour le plus mauvais sinon pour le pire. Les statistiques officielles sont, pour 2025, à la baisse : 1 320 actes antisémites recensés, soit moins 16 % par rapport à 2024. La place Beauvau l’admet, « les actes antisémites se maintiennent à un niveau historiquement élevé » », ajoutant que « sur les 25 dernières années, ils n’ont jamais été aussi élevés que pendant les 3 dernières années dans un contexte de forte hausse suite à l’attentat du 7-Octobre 2023 ». Cependant, il y a les chiffres et le ressenti des Juifs. Et celui-ci n’est pas une déformation de la réalité : c’est un vécu.
Un vécu de violences d’abord : les agressions, une récente tentative d’enlèvement en banlieue parisienne et, récemment, des menaces à Deauville où les habitués constatent, depuis quelques années, une tension sourde avec l’arrivée d’une clientèle nouvelle disons… peu respectueuse des mœurs policées du cru. Ces violences peuvent toucher tout un chacun, militant ou non, religieux ou non. L’idée selon laquelle s’invisibiliser dans l’espace public protège, au moins relativement (porter une casquette et non une kippa) s’avère être une illusion. Et pour cause : l’antisémitisme dérivé de ce qu’on avait cru groupusculaire, avec Dieudonné, puis Soral, a beau se dire résolument moderne et être « tendance », le Juif qu’il vise est toujours quelqu’un qui correspond aux vieux stéréotypes des siècles passés : c’est le détenteur de l’argent, du pouvoir politique ou de l’influence culturelle, de la visibilité médiatique. A ceci près que le riche n’est plus forcément le financier « cosmopolite », mais celui qui gagne bien sa vie, bref, le bourgeois.
Des stéréotypes évoqués plus haut découle une mode, celle du boycott. Pour les boycotteurs, il faut viser quiconque a manifesté une forme de soutien quelconque, non au gouvernement israélien actuel, mais à l’existence d’un État juif et à la lutte contre l’antisémitisme. La DJ Barbara Butch, qui a manifesté son soutien à la loi Yadan, fait l’objet d’un texte délirant des « libertaires antifascistes » du Mans qui veulent l’empêcher de se produire en juillet : c’est, disent les censeurs, une « sioniste », une militante LGBTQIA+ qui participe au « pinkwashing » de l’État « génocidaire ». Joann Sfar est dans le viseur à Marseille, comme, Arthur, Raphaël Enthoven et bien d’autres l’ont été ailleurs. Partout, LFI souffle sur les braises, d’autant plus volontiers que les cibles du boycott sont engagées à gauche et, de longue date, pour une solution à deux États. Doublement traitres donc. Pour ce qu’ils (elles) sont et comme éléments « corrupteurs » de la gauche « pure » avec sans doute, dans le cas de Barbara Butch, une bonne dose cachée de pudibonderie en plus du sexisme : une femme ne devrait pas être comme cela, c’est une corruptrice de mœurs, de la culture. Un « diable » sioniste.
Pour ces artistes et intellectuels devenus des cibles, le risque est physique mais aussi psychique : la haine en ligne qui se déploie sur les réseaux sociaux est proportionnelle aux fantasmes qu’ils suscitent. Ce qui ajoute beaucoup au trouble des Juifs français, c’est que cette haine en ligne touche aussi les anonymes, ceux qui interviennent sur un fil Twitter (devenu X), sur Facebook, sur un forum. Les insultes sont pour eux aussi, sur la foi d’un patronyme, d’un drapeau israélien sur un profil, d’un post anodin. Les nouveaux algorithmes et l’absence de modération font des RS un enfer mais faut-il les quitter, donc se taire ou y rester et en prendre plein la figure ?