«Une nuit que j’étais à me morfondre dans quelque pub anglais du cœur de Londres, me vint une vision …Ses initales étaient BB », déclara Serge Gainsbourg. La disparition de Brigitte Bardot a suscité des hommages contrastés, en raison de ses prises de position souvent radicales, notamment en Israël.
Il y a à peine un mois, je regardais le long-métrage Bardot d’Elora Thevenet et Alain Berliner. Si elle venait à disparaitre ce film serait l’hommage parfait, tant il concentre sa carrière, son amour des animaux et son irréductible désir de liberté. Je n’imaginais pas que ce moment viendrait si tôt.. Même à 91 ans, je la croyais éternelle, un peu comme ces statues grecques du Mépris, de Jean-Luc Godard, où elle incarne aux côtés de Michel Piccoli une femme qui, soudain, n’aime plus son mari. On a beaucoup parlé du « mythe Bardot ». Mais j’aimerais insister sur une évidence trop souvent oubliée : Brigitte Bardot était une comédienne exceptionnelle. , il suffit de revoir Le Mépris, La Vérité de Clouzot ou Le Repos du guerrier de Vadim pour mesurer son intensité, sa justesse, sa présence unique. Le paradoxe, c’est qu’elle n’aimait pas le cinéma et que sa vie a tristement ressemblé à Vie privée de Louis Malle, où elle interprète une star traquée par la célébrité qui finit par sombrer. Dès le début des années 50 dans ses premiers films on la découvre encore presque gamine.
Puis arrive 1956. Roger Vadim. SaintTropez. Et « Et Dieu… créa la femme » Bardot n’est plus une actrice parmi d’autres, elle devient un symbole.Celui de la jeunesse, de la liberté, mais aussi de la modernité. Elle ose. Elle vit comme elle l’entend. Elle dérange autant qu’elle fascine.
SERGE GAINSBOURG, LE TIKOUN OLAM DE BRIGITTE BARDOT
Et puis il y a cette rencontre décisive, presque fondatrice : Serge Gainsbourg. Entre eux, il n’y a pas seulement une collaboration artistique. Il y a quelque chose de plus profond, qui dépasse la chanson qu’elle aime tant. D’un côté, la blonde de bonne famille française. De l’autre, cet enfant contraint de porter l’étoile jaune pendant l’Occupation, cet artiste juif français qui a traversé l’humiliation, la peur, la menace. Leur rencontre, c’est presque Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Elle, fascinée par son génie, par sa profondeur, par cette pudeur mêlée d’ironie. Lui, bouleversé par cette lumière, par cette incarnation qui séduit le monde. Gainsbourg écrit pour elle ; ensemble, ils créent des œuvres qui ne sont pas seulement des chansons, mais des fragments de mémoire collective : « Harley Davidson », « Bonnie and Clyde », « Initials B.B. », et bien sûr cette première version, longtemps secrète, de « Je t’aime… moi non plus ». Gainsbourg sera pour Bardot sa réparation au monde, son tikoun olam contre les préjugés de sa famille et les siens peut- être ... Dans Voulez-vous danser avec moi ?, il y a cette scène de danse incroyable avec Dario Moreno, Juif turc, que se sont-ils raconté pendant le tournage ? J’aime l’idée qu’ils échangent entre rire et danse des propos légers, qu’il lui décrit Aydin, sa ville natale et lui chante des chants en ladino …
ARRÊT SUR IMAGE
Elle renonce au cinéma et s’engage pour la cause animale. La photo d’elle sur la banquise avec un bébé phoque a fait le tour de la planète… On sourit gentiment, elle est encore si belle… Et puis le temps implacable arrive avec les mauvais rêves : ses engagements politiques, son amitié avec Jean-Marie Le Pen, ses condamnations ,elle dénonce avec virulence certaines pratiques d’abattage rituel, cacher. Elle s’en est prise publiquement aux rabbins et aux autorités religieuses, provoquant douleur et incompréhension au sein de la communauté juive…. Elle s’en excusera, plus tard encore…
BARDOT EN ISRAËL
Dans l’ensemble, la presse israélienne adopte un regard nuancé sur la disparition de Brigitte Bardot. Les journaux rappellent d’abord unanimement son statut d’icône culturelle internationale figure majeure du cinéma européen dont l'influence a largement dépassé la France et marqué l’imaginaire occidental des années 1950-1960. On rappelle qu’elle a soutenu récemment la chanteuse israélienne Eden Golan lors de l’Eurovision 2024, saluant son courage face aux huées, ce qui a fait parler d’elle dans les médias israéliens et au-delà. Dans des journauxcomme Ynet ou, dans un registre plus analytique, Haaretz, sa trajectoire est relue à la lumière des controverses politiques qui ont marqué la fin de sa Yie publique condamnations pour incitation à la haine, prises de position radicales sur l’immigration et critiques de pratiques religieuses. Ces éléments ne sont ni marginalisés ni atténués ; ils sont intégrés dans la manière dont Bardot est perçue, en Israël, où ces thèmes résonnent particulièrement dans le débat public.
UNE MUSE POUR LE CINÉMA ISRAÉLIEN
Certains cinéastes figures fondatrices de ce que l’on a appelé la « Nouvelle Vague du cinéma israélien », rêvaient de faire tourner Brigitte Bardot. Amos Gutman, avec son cinéma intime, ou Uri Zohar, alors en pleine métamorphose artistique, voyaient en elle une actrice capable d’incarner la modernité, le trouble et la liberté, à l’image de ce qu’ils tentaient eux-mêmes d’inventer dans un cinéma israélien encore en quête de formes nouvelles. Bardot figure française devenue universelle, représentait pour eux un idéal artistique, une passerelle entre le cinéma européen d’auteur et une création israélienne naissante, audacieuse et profondément personnelle ; comme nous le dit le célèbre cinéaste israélien Avi Nesher: « Bardot n’était pas seulement pour nous un nom, mais un concept, un idéal - l’essence même de tout ce qui relève du désir ». ■ Hélène Schoumann