ActuJ : Pouvez-vous nous présenter cette visionnaire méconnue ?
Marianne Le Morvan : Elle a débuté en son nom, en ouvrant la galerie B.Weill en décembre 1901. Cela en a fait une vraie pionnière puisque c’est la toute première femme à s’installer sur le marché. Et très rapidement, il va falloir qu’elle trouve un créneau qui n’est pas déjà occupé pour pouvoir exister. Elle va se concentrer sur les jeunes artistes qui n’ont pas encore de représentants. Ce qui est passionnant, c’est qu’elle a raconté une histoire de l’art du côté intime et qu’on découvre des artistes anonymes qui sont dans le besoin, vulnérables, qu’elle a protégés avant qu’ils ne deviennent des monstres sacrés et des légendes inaccessibles.
AJ : Berthe Weill (1865-1951) a-t-elle joué un rôle majeur dans l’art de la première moitié du XXe siècle ?
M.L.M : Une importance considérable parce qu’elle s’illustre en tant que première marchande d’un nombre d’artistes devenus très célèbres. On a Pablo Picasso, qu'elle sera la toute première à vendre à Paris. On a aussi Maillol, Matisse, Dufy, Valadon, et des fauvistes, Derain, Vlaminck, Delaunay ou des artistes étrangers comme le hongrois Béla Czòbel ou le mexicain Diego Rivera, des cubistes tel Braque. Elle sera la première à vendre Léger, Gleizes… Progressivement, elle va s’orienter vers l’abstraction jusqu’à la Seconde Guerre mondiale qui va la contraindre à fermer sa galerie.
AJ : Ses origines juives ont eu des conséquences dramatiques sur sa vie professionnelle…
M.L.M : Absolument. Pour Alfred Dreyfus, comme elle a une haute opinion de l’implication des galeristes dans les questions politiques, elle va accrocher en vitrine un tableau qui s’appelle Zola aux outrages, qui est un détournement d’un tableau intitulé le Christ aux outrages. Des gens vont chahuter devant sa boutique, la menacer en lui disant qu’ils vont lui casser la figure si elle n’enlève pas ces « ordures ». Elle va leur tenir tête et sortir de la galerie pour dire, « Vous n’avez qu’à essayer ». Par chance, ils ont eu peur et sont partis. Elle raconte que Degas, dont l’atelier était dans la même rue que sa boutique, rue Victor Massé, changeait de trottoir pour ne pas avoir à la saluer. Pendant la Seconde Guerre mondiale, c’est une de ses amies qui n’est pas juive qui dirige sa boutique.
Elle restera ouverte quelques mois de plus, mais à la fin de l’année 1941, elle est définitivement fermée. Elle va survivre à la Seconde Guerre mondiale dans des conditions qu’on ne connaît pas très bien. Quand elle en sort, elle n’a plus d’argent. Elle est trop âgée pour recommencer une galerie et puis surtout, elle commence à perdre la vue. Tous ses anciens protégés vont offrir une œuvre. Ils vont organiser en 1946 une grande vente en remerciement de ses efforts désintéressés ayant favorisé leurs débuts ; ils vont lui reverser l’intégralité de la recette pour la protéger durant ses vieux jours. En 1948, elle reçoit la Légion d’honneur et en 1951 elle décède. Elle n’a pas eu d’enfant, elle a refusé de se marier. Quand il n’y a personne en ligne directe pour défendre votre patrimoine, on vous oublie plus vite. Et il est indéniable que le fait que ce soit une femme, et une femme juive en particulier, a fait qu’on l’ait négligée.
AJ : Et aujourd’hui, elle fait l’objet d’une sublime exposition. Que s’est-il
passé ?
M.L.M : Je l’ai découverte lors de mes recherches universitaires et j’ai été surprise de l’anonymat qu’elle subissait. J’ai publié sa première biographie en 2011 et là, tout a changé. J’ai réalisé que, si je voulais continuer dans l’art et pouvoir la défendre, il fallait que je devienne enquêtrice et que je reconstitue ses archives. Ça m’a pris en tout 17 ans. J’ai eu la chance de susciter l’intérêt d’un musée à New York, puis d’un musée de Montréal en 2018, et enfin de l’Orangerie à Paris.
AJ : Tous les artistes ne sont pas célèbres…
M.L.M : La notoriété est une notion très fragile, cette exposition montre que des noms devenus anonymes sont très importants et font partie de la grande histoire de l'art et ceci met en avant aussi une vraie vulnérabilité. Par exemple, Georges Kars qui est un peintre juif réfugié à Zurich pendant l’occupation, quand il a appris pour la Shoah, il s’est défenestré. Et le fait d’être mort alors qu’il jouissait d’une vraie réputation, a complètement brisé sa notoriété. Il n’y a pas mieux que l’histoire de Berthe Weill pour regarder des tableaux si on n’a pas l’habitude d’aller dans les musées. On a une leçon magistrale d’histoire de l’art moderne en une seule exposition.
AJ : Vous avez été aussi sensible à ce qu’on appelle sa ‘Houtzpa.
M.L.M. : Oui parce qu’elle n’était pas pratiquante, elle travaillait le samedi, elle a été incinérée d’ailleurs, en revanche elle avait vraiment été élevée dans la culture juive. Son grand père était ‘Hazane, elle faisait les fêtes en famille. Ce qui la caractérise vraiment c’est son humour, cette dérision tenace, un côté corrosif avec une espèce d’audace d’un optimisme inoxydable, alors qu’elle n’a pas d’argent, que tout était compliqué… L’antisémitisme, la misogynie, elle s’entête et, finalement, aura une carrière d’une quarantaine d’années. Je trouve cela extraordinaire.
Propos recueillis par Robert Sender
Jusqu’au 26 janvier.