On le blâme ou on l'acclame. Qu'on lui fasse grief qu'on le félicite d'être un conservateur, on admet que la lecture d'un livre d’Alain Finkielkraut impose, d'abord, la vibration d'un style. Le style d'une oeuvre qui, depuis quatre décennies, tente de penser ce qui nous arrive.
Bien sûr, à force d'enchevêtrer les références et de nouer autour de sa pensée le ruban de Möbius de ses lectures éclectiques, Finkielkraut a (un peu) brouillé les pistes et compliqué ses filiations. De ses premiers efforts pour penser sa pensée, à la lumière de sa trajectoire biographique, était né un essai, A la première personne. C’était en 2019. Bel exercice d’introspection – mais prudent. « Finkie » y parlait vrai, sans briser (tout à fait) la glace. Là, c’est différent : ce Cœur lourd, singulier, émouvant, constitue, dans l’horizon d’une «vie examinée», un essai charnière. Est-ce la sagacité de son interlocuteur, Vincent Tremolet de Villers ? Plus que dans tout autre de ses livres, «Finkie» parvient à s’y livrer. Tout à la fois joyeux et grave, et proche de l’ambiance d’introspection de Kippour, il fait le point, il ne cache rien.
L’introspection d’un « clerc »
La perspective d’une défaite, non seulement de la pensée, mais du monde, traverse ces pages. Une part de la civilisation peut tomber en ruine, analyse l’auteur, et ce relâchement des tissus conjonctifs s’aggrave et s’accélère.
Pareille atteinte au métabolisme du monde commun fait tressaillir un philosophe au climax de sa généreuse inquiétude. « Je ne suis pas réactionnaire, je suis catastrophé », avoue-t-il, avant d’ajouter : « Pour répondre à la question « qu’est-ce qui se passe ? », je me tourne, malgré son engagement momentané mais calamiteux, vers Heidegger. A l’époque de la technique, « être, c’est être remplaçable ». Et voici que l’intelligence artificielle s’apprête à remplir la majorité de nos tâches. Avocats, médecins, architectes, traducteurs, professeurs, elle saura bientôt tout faire. L’avenir qui se dessine est celui de l’obsolescence de l’homme, si bien décrit par Günther Anders (…) » L’auteur du Cœur lourd le confirme et le proclame : il n’est pas en paix avec son temps.
C’est, pour être précis, dans la lignée d’un philosophe polonais, grande figure historique de la dissidence, Leszek Kolakowski, que l’auteur situe sa «carte d’identité » idéologique et politique : comme Kolakowski, l’auteur du Cœur lourd se réclame d’une Internationale improbable, «Comment être socialiste + conservateur + libéral ». Une gageure ? Peut-être… Se disant « orphelin inconsolable de la gauche », Finkielkraut réitère son attachement indéfectible aux hussards noirs de la République, avant d’ajouter : «C’est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche ».
Il n’ignore pas que ses angoisses de réfractaire perturbent le show must go on de nos sociétés de l’inessentiel. Mais ceux qui nourrissent encore des préventions contre lui verront apparaître, dans le vis-à-vis de son interlocuteur, un homme éminemment touchant et sympathique, qui n’a jamais renoncé à la recherche de la vérité - ce qui ne signifie évidemment pas qu’il la détient.
Un amour inquiet pour la France
Depuis que Proust a immortalisé la France des salons aristocratiques, il existe une compagnie informelle d’écrivains juifs, qui célèbrent avec vigueur la francité, avec, parfois à l’esprit, ce mot de Barrès une fois repenti de son antisémitisme : «Le désir passionné d’Israël de se confondre dans l’âme française».
À sa façon, l’auteur du Cœur lourd s’inscrit dans cette filiation et la prolonge. L’amorce du livre, où IL se dit « Français par la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, l’église romane de Saint-Léon-sur-Vézère, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux (…) » est une déclaration d’amour magnifique à un pays dont il a acquis à l’âge d’un an, en même temps que ses parents, la nationalité. Les époques, bien sûr, sont dissemblables ; mais il y a, dans le républicanisme de Finkielkraut, une ardeur qui rappelle Marc Bloch, le fondateur des Annales. Condamne en 1944 par la Milice, Bloch s’est astreint à une «sincérité totale de l’expression et de l’esprit». Finkielkraut étrille ceux qui se disent de gauche car ils n’ont plus qu’une ambition : vaporiser l’appartenance nationale. Et la présenter comme haïssable.
Depuis La Défaite de la pensée, le philosophe est un adepte de la nation civique et, plus particulièrement, de sa déclinaison française, imprégnée de républicanisme. Il a rappelé, il y a deux ans, dans Pêcheur de perles, qu’Edmond Michelet, dès le I7 juin 40, a glissé dans les boîtes aux lettres de Brive–la–Gaillarde le premier tract de la Résistance sur lequel figurait… un texte de Charles Péguy, où l’on peut lire que «celui qui défend la France est toujours celui qui défend le royaume de France». Avec Simone Weil, il prône, explique-t-il, un « patriotisme de compassion ». Un patriotisme lucide sur le fait que la France pourrait disparaître.
Pour autant, il ne suit pas son intervieweur, lorsque celui-ci lui demande s’il ne serait pas judicieux de rassembler désormais, au lieu de les opposer, les deux lignées rivales du patriotisme, Charles Péguy et Charles Maurras. Pour « Finkie », pas une once d’hésitation. Il n’y a pas de continuité possible, et encore moins de réconciliation en vue, entre l’avocat du capitaine Dreyfus et son détracteur. «Un même héritage dresse Maurras contre l’anti-France et fait de Péguy un dreyfusard impénitent. L’antisémitisme, en outre, n’est pas chez Maurras une opinion ni même une passion, c’est une idéologie, un système, une vision du monde».
Plaidoyer pour l’action publique
L’auteur de ces lignes a toujours connu Alain Finkielkraut comme un penseur du monde commun. On retrouve ici la trace de ce souci pour un art qui, aujourd’hui encore, assure la pérennité d’une cité : l’action publique, et, surtout, ce métier si étrange, et incompris : celui d’homme politique.
Aiguillonné par les questions de son intervieweur, le philosophe se récrie contre le décri des élus, des édiles, des ministres. Ce conformisme rugissant ne le séduit pas, il l’épouvante. Il y voit une des menaces létales que l’esprit de simplification fait peser sur les républiques démocratiques. Avouant porter sur les hommes politiques un «regard compatissant», il rappelle qu’invité, en 1932, à prononcer un "laïus" devant le sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, le très jeune philosophe qu’était alors Raymond Aron n’oubliera jamais la question que lui a posée son hôte au sujet d’un voisin d’Outre-Rhin déjà menacé par une prise de pouvoir de Hitler : « Mais vous qui avez si bien parlé de l’Allemagne et des périls qui se lèvent à l’horizon, que feriez-vous si vous étiez à ma place ? »
Un philosophe au coeur lourd
Alain Finkielkraut précise son autoportrait sur ce point précis : se qualifiant de «juif ignorant et obsessionnel», il joue, autant que faire se peut, cartes sur tables Aron, encore, lui sert à exprimer le fond de sa pensée. Dans ses Mémoires, le Juif très assimilé qu’il était passe aux aveux : «Si, par extraordinaire, je devais apparaître devant mon grand-père qui vivait à Rambervilliers, encore fidèle à la tradition, je voudrais, devant lui, ne pas avoir honte ; je voudrais lui donner le sentiment que, n’étant plus juif comme il l’était, je suis resté d’une certaine manière fidèle ». L’auteur, qui évoque ici pour la première fois la vie de ses grands-parents en Pologne, s’exclame à la suite d’Aron : « Je n’aime pas arracher mes racines».
Il faut lire ce que «Finkie » écrit d’Israël, ce pays pour lequel il tremble, à l’aune de ce serment de fidélité, et des tiraillements qu’il suscite en lui. Israël, il le sait, est la quintessence de la petite nation, qui traverse, depuis le cauchemar du 7-Octobre 2023, l’une des pires périodes de son histoire. Israël, que ses parents, juifs polonais rescapés du grand massacre, accueillirent un peu avant sa naissance comme un miracle et comme un baume dans leur cœur de survivants. Pour toutes ces raisons, sa critique, acerbe et déjà ancienne, de la ligne suivie par une partie du gouvernement actuel suscite souvent incompréhension et, parfois, réprobation.
Certains, comme l’essayiste Pierre Lurçat, ainsi qu’il l’a exprimé sur Radio J, reprochent au philosophe de se retourner contre le pays, dans un moment où il aurait plus que jamais besoin de son soutien. Lurçat cite Emmanuel Levinas qui, en son temps, expliquait : « Je m’interdis de parler d’Israël, n’étant pas en Israël, ne courant pas cette noble aventure et ce grand risque quotidien ». Sur le fond, le débat est entièrement légitime et ne saurait être tranché ici, même si Levinas, en réalité, a toujours tenu à distance toute forme d’inconditionnalité. Quiconque lit Finkielkraut attentivement, meme en ne partageant aucune de ses options idéologiques, s’avise qu’il se livre à une critique politique, non pas d’Israël, mais de certains de ses gouvernants. D’aucuns ne la reprendront pas à leur compte ; mais ils saisiront l’importance de la nuance. Sous la catégorie d’«impatience messianique », Finkielkraut, - qui se sent proche des positions d’une gauche aujourd’hui incarnée par Yaïr Golan -, fustige sévèrement certaines voix, parmi lesquelles les ministres Bezalel Smotrich ou Itamar Ben-Gvir, qu’il accuse de se détourner d’un judaïsme de la justice. « Ce ne sont pas seulement deux Israël, qui se font face aujourd’hui, ce sont, par-delà, l’opposition entre laïques et religieux, deux définitions du judaïsme. Tandis que, pour les uns, le judaïsme s’identifie aux Tables de la Loi, c’est-à-dire à l’exigence de justice, les autres se sont affranchis de toute justice dans la promesse qu’ils ont la charge d’accomplir ». Cette prise de position ouvre un débat, qui n’a jamais cessé d’exister aussi en Israël.
Le Cœur lourd, d’Alain Finkielkraut, conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard, 176 pages, 18,50 euros.
https://www.gallimard.fr/catalogue/le-coeur-lourd/9782073145413