ActuJ : Que raconte votre film ?
Géraldine Nakache : C'est une histoire ordinaire sur les violences cachées, sourdes, qui se passent au sein d'un couple. Souvent, les victimes de ces violences-là ne savent pas qu'elles sont victimes, n'arrivent pas à se le dire suffisamment tôt pour s'en extirper. C'est une forme d'aliénation. Mais c’est un couple qui s'aime a priori. Qui s'aime d'ailleurs ! Pas a priori.
AJ : C'est du vécu ?
G.N. : Mon vécu à moi, il n'est pas au sein du couple, mais en tant que témoin, en tant que personne qui a vu quelqu'un subir ça et qui n'a pas osé parler, ou qui a mal parlé au mauvais moment. Mon point d'entrée sur l'écriture du scénario, c'était ça. Je me suis dit, comment raconter que ces femmes, ces victimes sont mises sous cloche, mais finalement tout leur entourage personnel, professionnel, les amis, la famille, sont aussi mis sous une cloche, celle du silence. Elle n'ose pas se mêler parce qu'elles ont peur d'abord de couper le lien ou alors elle culpabilise de ne pas voir. C'est vraiment un film autour du regard. Pendant quatre ans avec David Lambert, mon co-scénariste, on est allé chercher des femmes qui avaient vécu ce type de violence afin de recueillir des témoignages. Je me suis rendu compte que c'était assez systématique, qu'elles vivaient toujours la même chose, que c'était toujours la même question qu'on leur posait : mais pourquoi tu n’es pas partie ? Comme si, c’était aussi simple. Si ce film peut répondre et éclaircir un peu les pensées et dire aux tiers, à tous ces gens qui voient, qui croient voir, qu'ils peuvent et qu'ils doivent prendre la parole.
ActuJ : Pour quelle raison, Gil, la femme, est assistante caméra ?
G.N. : Comme je le disais, c'est un film qui est inscrit autour du regard, je cherchais comment montrer à chaque étage qu'est-ce que c'est de regarder l'autre. Et je me disais, c'est intéressant si Gil a déjà un métier de collectif, si en plus elle doit s'éloigner de chez elle pour partir. C'est relatif à la jalousie de son mari aussi, mais je me disais c'est intéressant qu'elle mette la lumière sur les autres et donc elle est pointeuse. C'est à dire qu'elle rend l'image nette sur les acteurs. Ça me semblait absolument corréler au sujet du film, faire le point sur les autres.
AJ : Pourquoi avoir placé ce récit chez un couple juif pratiquant ?
G.N. : Je cherchais à parler de croyance. Et je me disais, dans le couple, c'est fou comme un homme ou une femme peut croire en son compagnon de façon si forte qu'il va même le substituer à Dieu. Tout d'un coup, ça m'a fait faire des bonds en me disant, il y a quelque chose qui me tranquillise dans ma vie de femme, c'est le cadre religieux. Il s'avère que ma religion, c'est le judaïsme, mais ça aurait pu être toute autre religion. Ça aurait pu même ne pas être une religion, plutôt même une spiritualité. En tout cas, il y a quelque chose dans le couple de l'ordre de la gémellité. On aime bien se dire qu'on partage les mêmes valeurs et parfois la même religion. Cela me semble être un point important aussi quand on décide de faire famille. Comme je connais le judaïsme, j'ai voulu inscrire cette histoire dans une famille juive, parce que ça m’est cher aussi, même si ce n'est pas le sujet propre du film, j'ai voulu raconter ce qui me concerne. Je pense que la religion, elle doit faire grandir, elle doit tirer vers le haut. Moi, elle m'apporte de la lumière, et puis elle peut être salvatrice. Mais quand elle est mal interprétée, quand elle est prise comme dogme, elle peut aussi provoquer absolument l'inverse même être utilisée comme pouvoir coercitif. J'avais envie de confronter ces deux idées là. Je ne veux pas spoiler quoi que ce soit du film, mais c'est vrai que Gil s'en sort aussi grâce à la religion. Et ça, c'était important pour moi de raconter que la foi, elle est intime, elle est personnelle,
et qu'effectivement, elle doit nous élever. Et quand elle nous enferme, c'est qu'il y a un problème.
AJ : Vous montrez des scènes au Mikvé, c'est un symbole important pour vous ?
G.N. : J'ai eu le sentiment qu'au cinéma, de manière générale, on montrait souvent la religion, pas forcément que le judaïsme, via les hommes. J’avais envie de voir enfin la religion par le prisme d'une femme. Il y a quelque chose de très beau dans le judaïsme, c'est que ces femmes, tous les mois, doivent se tremper pour se purifier, afin de pouvoir s'offrir à leur mari et éventuellement faire famille. C'est vrai que c'est troublant, cette idée de purification, encore plus aujourd'hui peut-être. Pourquoi une femme devrait se purifier ? Et en même temps, ce qui est magnifique, c'est que c'est parce qu'elle opère ce bain rituel tous les mois qu'elle est la patronne, en quelque sorte, qu'elle décide ou pas de faire famille avec cet homme. C'est-à-dire, sans ce bain, l'homme n'aurait pas le droit de la toucher. Et pour autant, chez elle, elle ne décide pas.
AJ : On peut dire qu'au-delà du rite, Jeanne est une femme en souffrance comme n'importe quelle femme en fait.
G.N. : L'idée, c'était de dire que la femme juive est une femme comme les autres. Ce n'était pas de raconter le judaïsme. L'idée, c'était de raconter que toutes les femmes peuvent être concernées. Même celles en apparence forte, c’est la raison pour laquelle j’ai choisi Monia Chokri pour incarner Gil.
ActuJ : Existe-t-il un lien dans les films que vous réalisez ?
G.N. : Je me pose des questions autour du féminin. Cependant, c'est sûr que les questions que j'avais autour du féminin à 20 ans ne sont pas les mêmes qu'à mon âge aujourd'hui, à 46 ans. En revanche, ce que j'ai compris en tant que femme, maman et réalisatrice, c'est que j'avais un pouvoir : celui de dire. En plus, avec mon métier, je peux mettre en lumière certains sujets. Alors aujourd'hui, la femme que je suis devenue a envie aussi parfois peut-être de donner des messages à mes enfants, les premiers, mais aussi je me dis qu'utiliser le cinéma pour ça, cela peut peut-être faire sens. Que ce soit selon mes films sur le ton de la comédie ou comme ici, du drame.