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Johanna Rozenblum : « La parole de l’enfant doit devenir une preuve »

Spécialisée dans le psychotrauma, les troubles anxieux et la victimologie, la psychologue clinicienne Johanna Rozenblum, par ailleurs consultante médias et autrice, décrypte le mécanisme des violences sexuelles sur mineurs, largement sous-estimées et souvent mal comprises.

4 minutes
18 juin 2026

ParYaël Scemama

Johanna Rozenblum : « La parole de l’enfant doit devenir une preuve »

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Actu J : Après les affaires de violences sexuelles dans le périscolaire, celle de la petite Lyhanna. Pourquoi ces affaires suscitent-elles tant d’émotion ?

Johanna Rozenblum : Parce qu’elles révèlent un échec collectif majeur. Quand un enfant est agressé dans un lieu censé le protéger (école, périscolaire, activités sportives, contexte intrafamilial), ce n’est pas seulement un crime individuel, c’est une défaillance du système de protection de l’enfant d’une part, et la négation de sa parole qui sont en question d'autre part. Ces affaires nous choquent aussi parce qu’elles contredisent l’idée que les adultes et les institutions veillent sur les enfants. La CIIVISE rappelle qu’en France, 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles, c’est 1 enfant toutes les 3 minutes qui est violé ou agressé. Et puis derrière l’émotion, il y a aussi une colère  : celle de constater que malgré les alertes répétées, nous continuons à ne pas protéger suffisamment les enfants. Les agresseurs bénéficient d’une impunité qui révolte.

 

Quel est le profil psychologique d’un pédocriminel ?

J.R. : L’image du « monstre » ou du « fou » est rassurante, mais elle est souvent fausse. La plupart des auteurs ne souffrent pas de maladie psychiatrique sévère. Ils savent généralement que ce qu’ils font est interdit et c’est précisément l’un des moteurs : se jouer de la loi, posséder, tuer. Beaucoup sont insérés socialement et savent gagner la confiance des enfants et des adultes. Les considérer comme des malades permet parfois d’éviter une réalité plus dérangeante : les violences sexuelles sur mineurs sont commises par des personnes ordinaires qui profitent d’un rapport de pouvoir et parfois des failles de la vigilance collective. Il ne s’agit pas de les soigner mais bien de les mettre à l’écart des enfants et donc de la société. L’urgence est celle-ci. 

 

Quand un enfant est victime, y a-t-il des signes qui doivent alerter ?

J.R. : Le problème est justement que les signes sont souvent discrets, on parle de signaux faibles car la parole de l’enfant est souvent muselée par le prédateur ou le silence des adultes qui savent mais ne protègent pas. Un enfant peut continuer à aller à l’école, sourire et sembler aller bien. Il faut donc être attentif à tout changement brutal : anxiété, troubles du sommeil, repli sur soi, crises de colère, chute scolaire... La CIIVISE rappelle que la majorité des enfants victimes ne parlent pas immédiatement, ils s’assurent d’abord qu’ils vont être crus et entendus. Trop souvent, les adultes attendent une preuve évidente alors qu’en matière de violences sexuelles, c’est précisément ce silence et cette invisibilité qui permettent aux auteurs de continuer. D’où la nécessité de faire évoluer la justice car les preuves ne sont pas toujours caractérisées, la parole de l’enfant doit devenir une preuve !

 

Comment recueillir la parole de l’enfant ?

J.R. : La première chose est de comprendre qu’un enfant a beaucoup plus de raisons de se taire que d’inventer. Quand il parle, il faut écouter sans interrompre, sans suggérer, sans chercher les incohérences. Pendant longtemps, notre réflexe collectif a été de douter davantage de l’enfant que de l’adulte mis en cause. Le prédateur est présumé innocent et la victime présumée menteuse… La bonne posture est simple : accueillir la parole, remercier l’enfant pour sa confiance, lui rappeler qu’il n’est pas responsable et saisir immédiatement les professionnels compétents. Il faut signaler quoi qu’il arrive.

 

Quels messages la société doit-elle envoyer pour restaurer la confiance ?

J.R. : Aujourd’hui, le problème n’est pas seulement la violence, c’est le sentiment que les alertes ne sont pas toujours entendues et que la justice est trop lente. Pour restaurer la confiance, les institutions doivent démontrer qu’aucun signalement ne sera minimisé, qu’aucune parole d’enfant ne sera remise en question, et qu’aucun pédocriminel ne bénéficiera d’indulgence de la justice. Le message ne peut pas être « vos enfants sont en sécurité », car les chiffres montrent le contraire. Le message ne peux plus être « libérons la parole », puisque dans 70% des cas, il y a un non-lieu. Le message doit être : « Si un enfant parle, nous l’écouterons. Si un doute existe, nous enquêterons. Si un danger est identifié, nous agirons ». La confiance naît moins des promesses que de la capacité à protéger réellement. À chacun d’entre nous de mener une profonde introspection pour faire de la protection de l’enfance une priorité nationale… enfin.

 

Propos recueillis par Yaël Scemama