France

Jean Quatremer : « Face à la virulence gueularde des antisémites, on préfère se taire »

Correspondant historique de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer est devenu, depuis le 7-Octobre, l'une des voix les plus lucides sur les nouvelles formes d'antisémitisme. Une liberté de parole qui lui vaut aujourd'hui d'être contesté jusque dans les rangs de sa propre rédaction.  

5 minutes
17 juin 2026

ParLaetitia Enriquez

Jean Quatremer : « Face à la virulence gueularde des antisémites, on préfère se taire »

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Votre conférence a été annulée quelques jours après les polémiques suscitées par vos prises de position sur l'antisémitisme. Doit-on y voir une volonté de faire taire non seulement Israël, mais aussi ceux qui dénoncent l'antisémitisme contemporain ?

 

La publication sur ma page Facebook personnelle d’un visuel du street artiste italien AleXsandro Palombo peint sur les murs de Milan représentant Hitler applaudissant avec un keffieh palestinien et un brassard « hate » qui visait à dénoncer l’antisémitisme des pro-Palestiniens a déclenché un raid numérique auprès de Meta qui a suspendu mes trois pages FB et mon compte Instagram pour violation des « standards de la communauté sur les personnes et organisations dangereuses », pas moins. Le «crime » était signé puisque j’ai ensuite été attaqué par des députés LFI, Rima Hassan, qui a même appelé à mon licenciement, Manuel Bompard et Nadège Abomangoli. Le plus terrible est que ces attaques ont été violemment relayées par plusieurs journalistes de ma rédaction, ce qui a amplifié l’écho de cette polémique misérable et tellement contraire à la liberté d’expression, fondement de la démocratie. C’est cette polémique et sans doute celles qui n’ont cessé depuis le 7/10, mes prises de position contre l’antisémitisme et l’islamisme radical ainsi que mon soutien à l’existence d’Israël étant de plus en plus insupportables à la gauche radicale, qui ont conduit une sous-directrice du ministère de la Transition écologique à annuler, le 5 juin au soir, ma conférence. Elle devait avoir lieu le 9 juin dans le cadre du « cycle supérieur du développement durable » et avait pour thème : « La résistance de l’administration communautaire au démantèlement du Green Deal »... Aucun rapport donc avec Israël ou l’antisémitisme. Je pense qu’il s’agissait, dans l’esprit de cette fonctionnaire, d’éviter des vagues. Or cette annulation a envoyé le signal que ma lutte contre l’antisémitisme posait un problème à la République ! Il est sidérant de voir que la « canceled culture », jusque-là limitée à la sphère universitaire et associative, a gagné l’administration française. Cet enchaînement de petites lâchetés, de peurs, de volonté de complaire à l’idéologie supposée dominante du moment, celle de LFI, rappelle une fâcheuse période historique.

 

Depuis le 7-Octobre, l’antisionisme est devenu, dans certains milieux, une grille de lecture qui conduit à disqualifier ceux qui refusent de s’y conformer. Comment l’expliquez-vous ?

J.Q. : Il ne faut pas s’y tromper : l’antisionisme, qui est la négation du droit d’Israël à exister en tant qu’État, est le masque de l’antisémitisme comme le montrent les agressions, parfois meurtrières, que subissent les Juifs de la planète. Il est sidérant que cela ne choque pas la gauche, porteuse de valeurs universalistes et humanistes. On imagine en revanche sa réaction si des musulmans étaient agressés à la suite d’un attentat islamiste sur notre sol ou à cause des horreurs commises par des régimes islamistes...

 

Vous vous réclamez d'une gauche universaliste. Comment expliquez-vous que, dans une partie de la gauche, la défense des Juifs soit devenue plus difficile que la défense de toutes les autres minorités ?

J.Q. : La haine des Juifs est le produit de l’idéologie décoloniale (Israël serait le dernier colonisateur de la planète), de l’oikophobie ou détestation de soi, du wokisme, de la fascination pour l’islam, la religion des damnés de la terre, un islam anti-impérialiste et anti-occidental qui rejoint les préoccupations tiers-mondistes de la gauche, de la détestation de l’Amérique et du capitalisme. Un gloubi-boulga qui ramène la gauche, et pas seulement la gauche radicale, à l’avant affaire Dreyfus, lorsqu’elle était antisémite. Défendre les Juifs, c’est s’exposer à l’accusation d’être un complice des génocidaires, comme le dit LFI, et donc d’être un ennemi des musulmans, la cause palestinienne s’étant islamisée, comme le dit justement Pierre-André Taguieff, et donc un islamophobe, une accusation mortifère.

 

En tant que journaliste, êtes-vous davantage préoccupé par la progression de l'antisémitisme ou par le silence, les renoncements et parfois la complaisance d'une partie des élites politiques, universitaires et médiatiques ?

J.Q. : Je ne pensais assister de mon vivant à un tel retour de l’antisémitisme porté autant par une partie des musulmans, comme le montrent les enquêtes d’opinion, que par une bonne partie de la gauche, souvent à son insu : elle ne s’est pas rendu compte que la reprise sans guère de recul du narratif du Hamas a fait le lit de l’antisionisme radical et donc de l’antisémitisme. Le niveau de la lâcheté est proprement stupéfiant et évoque ce qui s’est passé dans les années 30 : face à la virulence gueularde des antisémites, on préfère se taire. Or le silence est de la complicité.

 

Vous observez l'Europe depuis près de quarante ans. Le 7-Octobre vous paraît-il constituer une rupture durable pour les démocraties européennes et leur capacité à défendre leurs propres valeurs?

J.Q. : C’est variable d’un pays à l’autre : le 7/10 a permis de voir à quel point certaines démocraties occidentales étaient pénétrées institutionnellement et idéologiquement par l’islam radical qui a embarqué dans les wagons du wokisme et du décolonialisme, comme au Royaume-Uni ou en Belgique. D’autres démocraties résistent mieux, comme la France qui reste profondément attachée aux valeurs républicaines, dont la laïcité. Ce que je crains, c’est la réaction des peuples qui pourraient être tentés de se jeter dans les bras de l’extrême droite perçue comme un barrage. Ce serait un drame d’où la nécessité pour les politiques de gauche et de droite de réagir fermement face à ces dérives insupportables au lieu de rentrer les épaules.

Propos recueillis par Laetitia Enriquez