« À cette époque j'allais manger à l'Armée du salut, j’habitais une toute petite pièce dans la cour d'une institution sioniste près de la République, je faisais des travaux de peinture dans des appartements et je donnais des cours pour subsister, mais c'était la période la plus créative de ma vie ! », confie Yaakov Agam, en se remémorant ses premières années passées à Paris.
C'est en 1949 que son professeur d'art à l'Académie Betzalel de Tel Aviv, Mordechai Ardon, l'envoie prendre des cours chez Johannes Itten, l’un des concepteurs de la théorie de la forme et de la couleur qui enseigne alors à Zurich, en Suisse. De là, sur sa route vers Chicago, il fait une halte à Paris, tombe amoureux de la ville et finalement, reste dans la capitale. Il y côtoie Fernand Léger, Marc Chagall et César, avec qui il se lie d'amitié. « Mais personne n'a réussi à m'impressionner artistiquement parlant car leur travail était statique, sans mobilité », indique-t-il.
Le travail d'Agam se caractérise, en effet, par un mouvement induit par le déplacement aléatoire du point de vue du spectateur qui devient intervenant. Pour lui, l'art doit refléter la vie, et dans la vie pas une seconde ne se passe sans qu'un changement n'intervienne. « La vie, la nature, dit-il, sont en constante transformation, en constante évolution. Pas un instant ne se détache du mécanisme céleste du mouvement, pas un instant qui soit figé ».
Un concept que l'artiste, aux allures de prophète avec ses cheveux blancs et sa longue barbe, puise aussi dans le judaïsme dans lequel son père, rabbin de son état, l'a élevé. D'ailleurs, fait remarquer Yaakov Agam, le nom donné à Dieu, Yahweh -יהוה- a la même racine que le verbe devenir, léhitavot – להתהוות. « Car tout est en devenir, rien n'est permanent ». Autre inspiration sacrée, les couleurs de ses œuvres sont celles de l'arc-en-ciel, celui qui apparaît après le Déluge comme cité dans les textes, Gen. 9, 13-15. Un septuple rayonnement créé par Dieu en signe d’alliance avec les hommes et qui symbolise le raffinement du monde.
A Paris, ses expositions (la première, à la galerie Craven en 1953) révolutionnent le monde artistique. Ses « agamographes », anthroponyme qui désigne ses tableaux faisant du spectateur un intervenant actif, sont animés d'un souffle inédit de liberté. Certains crient au scandale, d'autres au génie, mais personne n'y est indifférent. Certains critiques artistiques estiment même qu'Agam a atteint la quintessence de l'art. Il participe avec succès à plusieurs salons, de la réalité nouvelle et de l'art abstrait. Des artistes surréalistes achètent ses œuvres : Max Ernst ou la mécène Marie-Laure de Noailles.
En 1968, son travail arrive aux yeux de Georges Pompidou, alors Premier ministre. Des œuvres d'Agam sont présentées au Centre national d'art contemporain - le CNAC - rue de Berri, dans le cadre de l'exposition des nouvelles acquisitions. Georges Pompidou, venu l'inaugurer, est fasciné par le tableau Double Métamorphose III, aujourd’hui dans la collection du Centre Pompidou. « Une semaine après, l'un de ses conseillers m'appelle alors que je me trouve aux États-Unis pour me dire que le Premier ministre avait adoré mon travail et était passionné par mes œuvres cinétiques ».
Trois ans plus tard, en 1971, Pompidou est devenu président, et Bernard Anthonioz, directeur de la création artistique du ministère de la Culture, invite Agam à la présidence. Le couple Pompidou, grands amateurs d'art moderne, lui demande d'aménager l'antichambre des appartements privés de l'Élysée. Il propose une œuvre picturale cinétique, très colorée, qui occupera l'espace du sol au plafond, un tableau dans lequel on entre comme dans un paysage, où l'on se promène et qui change à chaque pas. Le couple Pompidou est séduit, le Salon était né, l'artiste a carte blanche. « Quand je voulais lui montrer la maquette, le président refusait pour ne pas m'influencer, disait-il. Vous êtes l’artiste. Faites ce que bon vous semble. J’ai confiance en vous », se souvient Yaakov Agam.
Le Salon demande plusieurs années de travail sous l’égide du Mobilier national. Des panneaux mobiles colorés et translucides évoquent la ronde du soleil, à gauche, son lever, sur le mur de face, le soleil au zénith, et à droite, le coucher puis la nuit. Au centre, une sculpture Le triangle volant, qui reflète les motifs géométriques des parois. Alain Pompidou, le fils du président, racontera qu'en mai 1972, la reine d’Angleterre, en visite à l'Élysée, s'était longuement arrêtée devant le Salon encore en devenir et en avait été éblouie. Aujourd'hui, il n'est plus à l'Élysée. Il est démonté en 1974 sur ordre de Valéry Giscard d’Estaing, devenu président, et exposé au Centre Pompidou. En 1984, on le retrouve à l’Hôtel de Ville de Paris, à la demande de Jacques Chirac, alors maire de de la capitale, avant qu'il ne soit entreposé pendant quinze ans et restauré en 1999 afin de rejoindre l’exposition Pompidou et la modernité, au Jeu de Paume.
Depuis le 1er janvier 2000, le Salon a rejoint les collections permanentes du Centre Pompidou à Paris. « Soyez toujours curieux, observez et surtout apprenez à voir, la seule langue qui vaille la peine d'être parlée est le visuel car la parole trahit, alors que quand vous regardez avec les yeux, vous regardez avec votre âme », est le message qu'entend transmettre Yaakov Agam aux prochaines générations.