Culture

Estelle Meyer : « Longtemps, on m’a fait croire que j’étais une planète inclassable — aujourd’hui, j’en fais mon territoire »

Actrice, autrice et performeuse, Estelle Meyer développe un théâtre hybride, à la croisée du récit intime, du rituel et de la poésie. Formée au Cours Florent puis au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, elle trace depuis plus de quinze ans un parcours singulier, nourri par la musique, l’écriture et une recherche de formes libres. Avec Niquer la fatalité, spectacle mêlant autofiction et figures féministes comme Gisèle Halimi, présenté aux Théâtre des Bouffes du Nord du 2 au 11 avril 2026 et en tournée dans toute la France, elle explore les questions de violence, de transmission et de réparation. Entre scène et cinéma — révélée notamment au grand public par la série Dix pour cent — elle poursuit aujourd’hui un travail profondément incarné, où l’art devient un espace de transformation et de lien.

7 minutes
7 avril 2026

ParKatia Bayer

Estelle Meyer : « Longtemps, on m’a fait croire que j’étais une planète inclassable — aujourd’hui, j’en fais mon territoire »

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Tu as fait la Classe libre du Cours Florent. Qu’est-ce que ça a représenté pour toi d’entrer dans une telle structure prestigieuse, même si la Classe libre reste un peu à part ?

 

Estelle Meyer : Comme j’ai fait le Conservatoire national supérieur d’art dramatique après, il y a un endroit où tout ça se combine. C’étaient deux concours, deux étapes. Mais surtout, ça m’a donné confiance. Confiance en ma singularité. J’avais toujours peur d’être trop “chelou”. Toute ma vie, on m’a dit que j’étais un peu décalée — la voix, la gueule… comme si j’étais une petite planète inclassable. Et entrer dans ces institutions, c’était comme si, tout d’un coup, cette planète devenait souhaitable. Qu’elle avait un espace d’existence. Ça m’a donné une forme de validité, une assise.

 

Et en même temps, au Conservatoire, j’ai eu un apprentissage très classique : travailler le verbe, le corps, avec des gens comme Dominique Valadié. Des gens exigeants, mais qui laissaient aussi une place à l’étrangeté. J’ai donc eu une base académique solide — qui m’a permis ensuite plus de liberté, plus de folie.

 

Tu parles de cette “petite planète inclassable”… As-tu le sentiment que cette étrangeté a pu te porter préjudice ?

 

E.M. : Oui. Par exemple, quand j’ai passé le concours du Conservatoire, mon prof me disait : « Ne sois pas trop tarée, tu vas leur faire peur ». Comme si j’étais ingérable, une créature. Moi, j’adorais jouer les monstres. Je ne me suis jamais sentie “jeune première”, même à 18 ans. J’aimais la démesure, les choses borderline. Je suis entrée avec des personnages très extrêmes — une femme seule dans l’espace, entourée de rats… J’avais besoin de puissance, d’étrangeté. Et c’était avant MeToo. Peut-être que le monde m’a rejointe depuis. Aujourd’hui, une femme forte, décalée, qui n’est pas forcément dans la séduction mais dans une forme de souveraineté, ça trouve davantage sa place.

 

Comment était ton adolescence ?

 

E.M. : Agitée. Et ça traverse beaucoup Niquer la fatalité. C’est une autofiction, un dialogue post-mortem avec Gisèle Halimi. Je la choisis comme une grand-mère rêvée, une protectrice qui me donne du courage. Le spectacle commence par un pacte :

 

« Gisèle ? — Estelle.

— S’il m’arrive quelque chose de grave, tu me défendras ?

— Je te le promets.

— Même si tu es morte ?

— Même si je suis morte. »

 

Un pacte au-delà du temps. Mon père était très patriarcal, assez dur. Ma mère, plus fragile, blessée, presque enfant. On était quatre enfants, dans une forme de chaos. Il fallait arracher sa place, arracher la parole. Je pense que ce n’est pas pour rien que j’ai choisi les mots. Il y avait des choses taboues, cachées. J’avais besoin d’un espace pour dire. Je mentais beaucoup aussi, à l’adolescence. Et je culpabilisais énormément. Mais au fond, c’est très théâtral. Comme disait Cocteau : « Je suis un mensonge qui dit la vérité ». Dire : je suis un homme, une femme, une lionne — c’est faux, mais c’est vrai. Tout est à la fois faux et vrai. Et ça, c’est le postulat du théâtre que je trouve magnifique. Puis il y a eu une deuxième libération : écrire. Choisir ses mots. Comme si je transformais ma vie, que j’en libérais les poisons pour trouver, à mains nues, un antidote. Et là, enfin, cette planète étrange pouvait exister pleinement.

 

Comment Gisèle Halimi est-elle entrée dans ta vie ?

 

E.M. : Je ne l’ai pas rencontrée de son vivant. Je la rencontre par le bruit que fait sa mort, comme si c'était un nom que j'avais entendu en arrière-fond, comme d’autres silhouettes féministes,. Comme si elle m’appelait. J’achète Une farouche liberté, le livre d’entretiens qu’elle a eus avec Annick Cojean. Je le lis en une journée. Et là, je sens un rythme cardiaque commun. Tout me parle. Cette femme née en 1927 me paraît plus moderne que moi. Comme si elle tirait l’humanité vers l’avant. Et il y a aussi des résonances très concrètes avec ma propre histoire familiale. À un moment, je veux écrire la plaidoirie de Gisèle pour Djamila Boupacha, écrire son journal intime, travailler sur la poésie des femmes arabes. Et Margot Eskenazi, qui met en scène la pièce, me dit : « Mais toi, tu veux parler de quoi ? ». Et là, j’écris sur le viol. Sur tout. D’où ce tressage : Gisèle, moi, ma mère, sa mère… Et à un moment, ça devient une seule voix : le peuple des femmes.

 

Le titre, Niquer la fatalité, c’est une intention ?

 

E.M.: Oui. Il y a le “niquer” adolescent — tout envoyer valser. Et en même temps, en grec, c’est la victoire. Donc c’est faire victoire sur la fatalité. Et le spectacle est pensé comme une fête réparatrice. Entre femmes, entre hommes. À la fin, on accouche symboliquement d’une fille. Comme une renaissance.

 

Quel est ton rapport à MeToo aujourd’hui ?

 

E.M. : C’est fondamental. Je ressens une force immense dans les liens entre femmes. Une solidarité qui répare. Je participe aussi à des cercles de femmes — écriture, chant, parole. Ce que j’aime dans le cercle, c’est qu’il n’y a pas de chef. On est toutes à égale distance du centre. Je ressens ça dans MeToo : quelque chose de vivant, de mouvant, de collectif. Et dans une époque très violente, je crois que la solidarité est une guérison.

 

Quelle est la place du chant ?

 

E.M. : Il est tremblant, brûlant, essentiel. Ma mère chante beaucoup, des chants sacrés. Mais dans ma famille, la musique, c’était quelque chose qu’il fallait arracher. Il fallait désobéir pour aller vers sa vocation. Et ma voix, on me l’a toujours renvoyée comme particulière; comme voilée,  qu'on aime ou qu'on n'aime pas. En faire une alliée, c’était encore une manière de “niquer la fatalité”.

 

On t’a vue dans Nino de Pauline Loquès. Tu joues dans le prochain film d’Olivier Dahan, Nana. Le grand public te connait pour ta participation dans Dix pour cent. Qu’est-ce que t’a apporté la visibilité de la série ?

 

E.M. : Ça a ouvert des portes. Tout d'un coup, j’ai eu des premiers rôles, d’autres types de propositions. Par rapport à de la famille lointaine ou même des gens qui ne connaissent pas le métier, tout d'un coup, quand tu fais Dix pour cent, c’est comme si tu étais validée. Comme si avant, tu t'étais tournée les pouces dans un champ de patates. Et socialement, c’est étrange : tu deviens “légitime”. Alors que ça faisait déjà des années que je travaillais.

 

Le parcours est long…

 

E.M. : Oui. Je suis sortie du Conservatoire à 23 ans. Ça fait plus de 15 ans que je chemine. Petit à petit, j’ai compris ma forme, ce que j'avais envie de faire sur un plateau, mes spectacles, ma singularité. C’est comme apprendre la forme réelle de son corps.Tu commences à comprendre ta vraie silhouette. Tu ne cherches pas à rentrer dans un moule ou l'habit d'une autre. Il n’y a pas de concurrence. Ta place existe déjà. Elle t’attend. Il y a des champs de patates pour chacun !  Il faut trouver sa propre route et sa parole à soi. Je trouve que c'est assez rassurant.

 

Tu appelles souvent les gens « ma beauté ». Pourquoi ?

 

E.M. : Oui. J’ai toujours été comme ça. J’ai besoin de tendresse. Je ressens une égalité profonde entre les êtres. Voir la beauté de l’autre, c’est reconnaître sa puissance. Et ça nous élève tous.

 

Les artistes prennent beaucoup position dans le cinéma. Quel est ton rapport aux origines, au vu du contexte actuel ?

 

E.M. : C’est très douloureux. Dans ma famille, il y a les trois religions du Livre et beaucoup de métissage. Je me sens ni juive, ni chrétienne, ni musulmane. Je me sens multiple. Et en même temps, profondément déchirée. Comme si, en moi, des civilisations s’entrechoquaient. Je n’ai pas de réponse. Je cherche plutôt comment recoudre. Comment retrouver ce qui nous relie entre gens identiques ?

 

Quel est le sens de ton travail, dans ce contexte ?

 

E.M. : Créer des espaces de lien. Mon prochain spectacle s’appellera Comment j’ai accouché de ma mère. Avec l’idée de revenir à une origine commune. Nous sommes tous nés d’un corps, d’un ventre. Peut-être que c’est là qu’on peut se retrouver au-delà d'une étiquette et d'une identité.

 

Propos recueillis par Katia Bayer