Culture

« J'ai découvert dans « Nuit et Brouillard » ce qu'avait été la réalité des camps »

Depuis soixante ans, l’allemand Volker Schlöndorff imprime le grand écran. En 1979, avec « Le tambour » récompensé de la Palme d’or aux Oscars, le cinéaste assoit sa renommée mondiale.  À 87 ans, avec une belle énergie, on le retrouve de nouveau sur la Croisette pour « Le bois de Klara » qu’il défend dans un français parfait.

8 minutes
18 mai 2026

ParPerri Gottlieb et Robert Sender

« J'ai découvert dans « Nuit et Brouillard » ce qu'avait été la réalité des camps »

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L’entretien du jour : Volker Schlöndorff

 

ActuJ : Pouvez- vous nous présentez votre film.

 

Volker Schlöndorff : Nous suivons ce qui va se passer dans une maison durant près d'un siècle :  les années 1920, l'arrivée des nazis, la déportation des Juifs, l'arrivée de l'armée soviétique, la création d'un état communiste à l'Est de l’Allemagne et la faillite de cet État. Que vont faire les habitants de cette maison sans jamais quitter les lieux ?

 

AJ : D’où vient le besoin de raconter cette histoire ?

 

V.S. : Je suis né en 1939, à partir de ce que l’on m’a raconté et de ce que j'ai vécu, j'ai immédiatement senti ce que devait être le sentiment de vivre de ces gens-là. L'exubérance, encore au début des années 30, puis l'angoisse avec l'arrivée des nazis, mais aussi leur opportunisme, et surtout les souvenirs d'enfance. Quand on est enfant, même s'il y a la guerre, vous allez à la plage, vous jouez au ballon, tout est comme si c'était la normalité. On ne se rend pas compte combien la vie des gens est plus influencée par la politique et l'histoire même mondiale que par ce dont ils voudraient ou ce dont ils rêvent ou ce à quoi ils aspirent. En fait, leur vie est menée par des forces extérieures. Selon l'époque où ils vivent, qu'il y ait la tête de Hitler sur le timbre, ou la tête de Staline, leurs vies en sont profondément inchangées. C’est ce qui m’a intéressé.

 

AJ : En fait, vous avez voulu montrer comment la petite histoire rentre dans la grande histoire.

 

V.S. :  Exactement. Il n'y a pas un coin de la Terre aussi idyllique qu'il soit, tel ce bois de Klara au bout d'un lac, où les vagues n'apportent pas le vent de la grande histoire.

 

AJ : Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'adapter le livre de Jenny Erpenbeck ?

 

V.S. : J'ai d'abord énormément aimé son écriture, ce qui apparaît le moins dans le film. Son livre est écrit d'une façon très dispersée, avec des flashbacks. Mais, il y a l'amour du détail et de chaque moment de la vie, quelle que soit justement la grande histoire. Et combien dans ces détails chacun peut se retrouver. On ne se retrouve pas dans la grande histoire, mais dans la petite histoire et c'est pour ça qu’elle donne les meilleurs récits à raconter.

 

AJ : En travaillant sur ce film, avez-vous découvert des événements qui vous ont surpris ?

 

V.S. :  Oui, toute la troisième partie qui se passe après la guerre dans ce que nous appelons l'Allemagne de l'Est. C'est-à-dire l'essai de construire un État socialiste qui soit meilleur que l'État capitaliste. On a eu des sacrifices dans cette construction, et des utopies se sont usées pour à la fin se rendre compte que nous avons trop voulu et presque rien achevé. Je ne voyais pas du tout le temps de l'après-guerre ainsi. J’ai grandi en Allemagne et en France, donc dans le capitalisme. Loin de créer une société plus juste où l'argent ne règle pas toutes choses, où ce ne soit pas l'envie qui domine la perception des autres. Tout ça, je ne le connaissais pas. Ça a dû être tragique quand cette expérience a failli.  Combien est compréhensible la nostalgie des gens qui disent : d'accord c'était un État injuste, mais quand même, combien d'espoir on avait investi pour qu'il soit meilleur.

 

AJ : La maison où vous avez tourné a également son histoire propre.

V.S. : C'est la maison d'été d'Albert Einstein qu'il a dû quitter lors de l’arrivée des nazis au pouvoir. C'est d'abord le hasard du voisinage qui m’y a emmené. Cette maison est à 12 km de la mienne, juste en dehors de Berlin. Je l'avais visitée souvent comme ça, avant même de connaître le roman, parce que je trouvais que le jeune architecte, moderne à l'époque, qui a construit cette maison en bois, et l'a construite selon les indications d'Einstein, d'une simplicité absolue, était simplement un joyau. Je me suis dit : si on utilisait cette maison ? Tout en me contredisant aussitôt, mais ce n'est pas possible, on ne raconte pas l'histoire de la maison d'Einstein. Mais quel que soit le point de vue de la caméra, ça donnait toujours une belle image.

 

AJ : Pourquoi toute votre vie avez-vous tenté de comprendre de film en film comment le nazisme et l'Holocauste furent possible ?

V.S. : Ça n'a pas été un choix. En 1956, je suis arrivé en France, en Bretagne, dans le cadre d’un échange d’élèves européens. On me parlait de la fusillade d’otages. Partout, il y avait encore des traces de l'occupation, ne serait-ce que les bunkers le long de la côte. Et c'est avec mes camarades de classe que j'ai découvert dans « Nuit et Brouillard » ce qu'avait été la réalité des camps. Alors du coup, dès l'âge de 16 ans tout le monde me demandait d’expliquer en tant qu’allemand, pourquoi vous avez fait ça ? Bien sûr, je fais partie de cette civilisation, mais j’étais enfant à l'époque et pas juridiquement responsable, mais moralement responsable parce que c'est issu de ma culture. Je ne me rendais pas compte que 60 ans plus tard ça allait encore me préoccuper. C'est une chose presque inexplicable. L'horreur dont les hommes sont capables dépasse tout simplement l'entendement normal. Nous pensons quand même tous au fond, l'homme est bon, où il y a un fond de bonté dans l'homme et quand on voit la preuve du contraire c'est difficile de l'accepter.

Si les hommes bons ne faisaient que du bien et les méchants que du mal le monde serait simple. Simone Veil m’avait contacté après avoir vu mon film, « Le coup de grâce », pour me dire qu’elle le trouvait très beau et très juste.

 

AJ : Vous avez travaillé avec des cinéastes français comme Louis Malle, Jean-Pierre Melville, et Alain Resnais. Avez-vous été influencé par ces collaborations ?

 

V.S. : Énormément j'ai eu la chance très jeune d'être d'abord stagiaire, puis second, puis premier assistant sur au moins cinq films de Louis Malle, trois avec Melville, et un d’Alain Resnais. J'ai appris que chacun d'eux travaillait différemment. Il n'y a pas une façon de faire de la mise en scène. Il n'y a pas plus différent que ces trois-là. J'ai eu des exemples formidables comme comment manier un conflit entre réalisateur et producteur. Pendant cinq ans, j'étais assistant professionnel, tout comme Costa Gavras. Nous ne sortons pas d'école de cinéma, nous venons de la pratique. Cela donne un nombre d'exemples et d'expériences qui suffit pour toute une vie de réalisateur. En fait, ça fait 60 ans que je suis réalisateur et je me reporte encore à des situations que j'ai vécues avec ces réalisateurs-là. Sur le plan esthétique, c'est complètement différent. Je ne pense pas qu'on puisse apprendre l'esthétique d'un autre. On peut apprendre la façon d'être un homme d'abord, la façon d'être réalisateur et de mener une équipe, mais l'esthétique et le fond moral d'un film ça ne s'apprend pas par imitation. C'est propre à chacun.

 

AJ : Soixante ans après avoir fait vos premiers pas en tant que réalisateur avec votre film « Le désarroi de l’élève Törless » présenté au festival de Cannes comme d’autres de vos œuvres dont une a reçu la Palme d’or, que ressentez-vous ?

 

V.S. : De la gratitude. J'ai eu une chance inouïe, pas dans le sens des circonstances, mais d'avoir rencontré des gens tellement généreux qui ont partagé leur savoir, leurs propres expériences avec moi et de toujours pouvoir continuer même après des échecs.  À 26 ans, j’étais au festival avec un premier film en compétition, et j’ai été applaudi pendant la conférence de presse. Un souvenir marquant m’accompagne. Une fois, sur la Croisette en marchant vite, je croise François Truffaut que je ne connaissais pas personnellement, lui non plus, mais on savait qui nous étions puisqu'on travaillait dans le même milieu du cinéma à Paris. Il me dit en passant : « Schlöndorff, j'ai bien aimé votre film ». Puis, il continue. C'est tout. Ce genre d'accolade vous donne de l'énergie pour beaucoup de films.

 

AJ : Aujourd’hui par rapport à l’état du monde et la permanence de l’antisémitisme, pensez-vous que quoique l’on fasse le monde ne change pas vraiment ?

 

V.S. : Je dirais le contraire, le monde change sans arrêt pas nécessairement en meilleur. Même si comme l’explique l’économiste Piketty statistiquement les gens vont beaucoup mieux aujourd'hui qu'il y a cent ans ou qu'il y a mille ans. Il y a du progrès réel dans le bien-être, mais c'est la nature humaine qui ne change pas. Elle est toujours capable du meilleur et du pire. Il n'existe que des gens ayant beaucoup souffert, qui en sont vraiment conscients. Ceux qui ont toujours vécu une vie douce ne se rendent pas compte, ils croient qu'il y a des bons et des méchants. Quiconque a vraiment souffert sait qu'il ne faut pas trop se fier à l'homme.