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Billet Robert Ejnes

4 minutes
28 avril 2026

ParRobert Ejnes

Billet Robert Ejnes

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Politique

 

Les idiots utiles de l'antisémitisme

 

Par Robert Ejnes

Directeur exécutif du CRIF

 

L'antisémitisme n'avance jamais seul. Certains le revendiquent ouvertement. Leurs mots, leurs actes, leurs obsessions font parfois l'objet de procès et de condamnations. D'autres, parmi eux, se sont fait une spécialité de maîtriser les codes et les formules qui permettent de rester juste en deçà de la ligne rouge juridique, tout en étant parfaitement compris de ceux à qui ils s'adressent. Le message passe. La responsabilité, elle, s'évapore.

Mais il y a les autres. Ceux qui n'ont pas l'arme à la main, mais tiennent la porte. C'est d'eux dont je veux parler ici.

Les faits sont accablants. On a entendu un journaliste affirmer qu'une députée française ne connaissait pas « l'histoire de son pays » (entendez : l'histoire d'Israël) avant de s'en excuser mollement, sans que cela ne coûte rien à personne. On a vu la cour d'appel de Versailles écarter la qualification antisémite dans l'affaire de la nourrice de Levallois, jugée pour avoir empoisonné une famille juive, malgré cette phrase prononcée lors de la perquisition, jamais démentie : « parce qu'ils ont l'argent et le pouvoir, j'aurais jamais dû travailler pour une Juive, elle n'a fait que m'apporter des problèmes ». Cette phrase-là. Dans cette affaire-là. On a vu des faits requalifiés, des contextes inventés, des victimes transformées en coupables, et des coupables innocentés. Ce n'est pas une série de coïncidences malheureuses. C'est un système.

Ce système se nourrit d'un double standard assumé. Dans les domaines économique, académique, scientifique et politique, Israël fait l'objet d'exclusions : partenariats remis en cause, programmes de recherche suspendus, coopérations gelées, dont on cherche en vain l'équivalent pour d'autres États engagés dans des conflits armés. Au nom de la « neutralité ». Au nom du « contexte ». Ce n'est pas de la neutralité. C'est un choix. Et ce choix a un nom. De qui les élites françaises ont-elles peur ? La question mérite d'être posée publiquement.

Une clarification s'impose néanmoins. Les Français juifs ne sont pas Israël. Ils n'en sont ni les comptables ni les ambassadeurs. Mais prétendre que la haine d'Israël n'a rien à voir avec l'antisémitisme ne correspond pas à la réalité. À chaque montée des tensions, les actes antisémites augmentent. Ce lien est constant. Et consternant. Une pétition réunissant plus de 700 000 signatures réclamait le retrait d'un texte qui voulait notamment reconnaître qu'appeler à la destruction d'Israël, c'est de l'antisémitisme. 700000 signatures, non pas contre la haine, mais contre la loi qui voulait la nommer.

Les glissements sémantiques achèvent le tableau. Le mot « sioniste » s'est substitué au mot « juif » - même cible, même haine, autre déguisement. L'usage du mot « génocide » et les comparaisons avec le nazisme opèrent une double inversion : transformer les victimes du génocide le plus incontestable de l'histoire en génocidaires, retourner contre les Juifs la mémoire de leur propre extermination. Ce n'est pas une opinion. C'est une arme.

Ceux qui savent et se taisent sont complices. Ceux qui expliquent qu'Israël a créé le Hezbollah, que le CRIF provoque l'antisémitisme, fabriquent le terreau. Et ceux qui, de bonne foi, formulent des réserves juridiques sur des textes de protection sans voir que leurs arguments sont immédiatement repris par ceux qui n'ont jamais condamné un seul acte antisémite : eux aussi, à leur manière, tiennent la porte.

Les chiffres sont là. L'école, l'université, l’Assemblée nationale, l’espace public : l'antisémitisme s'est installé dans le quotidien, de manière mesurable et documentée, et sans doute très sous-évaluée.

Le sentiment d'insécurité des Français juifs n'est pas une fragilité. Ce n'est pas de la paranoïa. C'est une lecture lucide de la réalité. La question n'est plus de savoir si leur inquiétude est légitime. Elle l'est. Les chiffres le prouvent, les faits le démontrent. La question est de savoir si la France est encore capable d'en tirer les conséquences. Avant qu'il ne soit trop tard.