Actu J : Comment la communauté Hineni est-elle née et pourquoi ?
Tamia Menez B’Chiri : Hineni est née il y a quatre ans, d’abord de manière informelle, avant de devenir une association en 2024. Avec mon mari et un petit groupe d’amis, nous voulions créer un espace permettant à la fois d’être pleinement nous-mêmes dans un cadre joyeux, intergénérationnel, égalitaire et spirituel. Nous avons donc décidé de créer cet espace avec une volonté très forte de faire resurgir la joie juive. La Shoah n’a pas seulement détruit des vies, des mondes et une immense sagesse, elle a aussi englouti une manière très particulière d’être dans la joie. Abraham Heschel le décrit très justement. Bien sûr, la joie existe au sein des familles, mais la joie collective est d’une autre nature car elle donne à voir la force d’un peuple et la puissance du lien. C’est ce référentiel très positif et très porteur que nous voulions transmettre à nos enfants et à notre entourage.
Puis est arrivé le 7-Octobre. A ce moment-là, nous avons ressenti un double besoin. Un besoin immense de nous retrouver et d’être ensemble, et un besoin de substance. Très vite, beaucoup de personnes se sont retrouvées assignées à leur identité dans leur vie sociale ou leur milieu professionnel. Elles devenaient juives avant tout autre chose. Des amitiés ont été endommagées et des interrogations très profondes ont émergé sur ce que signifie être juif aujourd’hui. Hineni est alors devenue un espace pour voir, pour vivre et pour comprendre. Au départ, nous étions un petit groupe qui se réunissait pour des chabbats et des cours. Deux ans après, nous avons structuré l’ensemble en créant une association, des membres, un board et une équipe.
Cette joie que vous évoquez, est-elle spontanée ou relève-t-elle d’un choix militant ?
T.M.B. : C’est un choix. C’est une joie presque politique au sens où elle engage une manière d’être au monde. Nous choisissons de faire émerger la joie même lorsque les circonstances sont dures. Nous l’avons particulièrement ressenti dans les mois qui ont suivis le 7-Octobre. Hineni a été à la fois un lieu pour pleurer et pour se retrouver, pour poser les questions difficiles mais aussi pour faire revivre la joie. Après la traversée de la mer, Moïse dit : « Plus tard, je chanterai Tes louanges ». Myriam, elle, dit : « shirou », « chantez », et c’est exactement cela : ce n’est pas demain qu’il faut chanter, c’est maintenant. Pour Myriam, la joie ne doit pas attendre et c’est une idée centrale du vécu juif : la joie a sa place au cœur de l’épreuve. Elle coexiste avec le chaos.
Parlez-nous de vos activités.
T.M.B. : Nous organisons un grand chabbat par mois - nos « chabbats sur le toit » - qui rassemblent plus de trois cents personnes autour du chant, des rituels de chabbat et d’un bon repas. Nous célébrons également l’ensemble des fêtes du calendrier juif et proposons des cours ainsi que des cercles, qui sont de plus petits formats réunissant entre dix et trente personnes. Ces cercles sont très importants pour nous car ils sont portés par les membres d’Hineni eux-mêmes qui ont envie de se retrouver sur des sujets spécifiques. En tant qu’association, Hineni les aide à s’organiser, que ce soit du point de vue logistique, que dans la définition du format ou le choix des intervenants. L’un des enjeux majeurs de notre génération, selon moi, est de redonner aux personnes le sentiment qu’elles peuvent être créatrices de judaïsme et de vie juive. Or, avec le temps, j’observe une forme de dessaisissement, comme si cet espace appartenait seulement à l’institution. A Hineni, nous encourageons les personnes à se dire qu’elles peuvent faire des choses, et que c’est à elles de les faire.
Comment vous situez-vous dans le paysage communautaire ?
T.M.B. : Nous cherchons à faire émerger un espace au sein du judaïsme français, capable de parler à une génération qui, pour des raisons diverses, ne se retrouve pas dans ce qui existe. L’ouverture à tous est au cœur du projet. Nous croyons que ce judaïsme - joyeux, engagé, créatif - est nécessaire. A Hineni, rien n’est figé : nous explorons sans cesse de nouvelles formes de transmission, par le chant, la danse, ou la pédagogie. Nous nous définissons comme une « communauté de l’inachevé » car ce qui nous importe n’est pas d’atteindre un résultat final, mais de vivre un processus. Nos cheminements individuels mis en partage font la richesse de notre collectif.
Comment maintenez-vous un cadre, et lequel, dans une structure aussi horizontale ?
T.M.B. : Notre fil conducteur tient en une conviction : nous pensons que le judaïsme transforme nos vies. C’est la vision que j’essaie d’impulser, tout en veillant à faire émerger d’autres visions. Martin Buber disait que chaque génération a sa tâche particulière. Dans des périodes de tension comme aujourd’hui, nous pouvons être tentés de nous replier sur ce que nous avons en commun. C’est un sentiment naturel mais il risque, à terme, d’appauvrir la vitalité du judaïsme qui repose au contraire sur la pluralité des voix. Lorsque le rabbin Élie Kaunfer parle d’un « judaïsme de substance », il insiste sur le fait qu’il faut forger des singularités. Chaque collectif, chaque oratoire, porte une identité propre et plus ces singularités se développent, plus la vie juive se densifie. Il y a quatre ans, nous étions soixante dans mon salon pour célébrer chabbat, aujourd’hui nous sommes plus de trois cents. Il est donc possible de créer du nouveau dans le judaïsme français et nous espérons que d’autres communautés voient le jour, pas seulement sur le modèle d’Hineni, mais à leur manière. Le rêve, dans dix ans, serait de voir émerger une multitude de lieux où faire chabbat, chacun avec sa kavanah et son exigence intérieure.
Repenser votre lien aux textes et aux rituels s’inscrit-il dans une forme de rupture avec la tradition ?