A la Une

Yossi  Cohen : « Pour Israël, certaines missions ne sont jamais totalement terminées »

Il y a des heures d’entretien qui ressemblent davantage à une plongée qu’à une interview. Face à soi, un homme dont le parcours a longtemps appartenu aux zones les plus opaques de l’Histoire contemporaine. Directeur du Mossad entre 2016 et 2021, Yossi Cohen publie aujourd’hui ses mémoires, Combattre pour la liberté, aux éditions Michel Lafon. À Paris, à l’occasion de cette sortie, nous avons rencontré l’une des figures les plus scrutées — et les plus commentées — du renseignement israélien contemporain. Une heure d’échange avec un homme dont le nom est associé aux arcanes du pouvoir, là où se fabriquent les équilibres du Moyen-Orient et où les décisions n’ont ni témoins ni récit immédiat. Durant son mandat, il a été au centre des dossiers les plus sensibles de la région, dont la surveillance du programme nucléaire iranien. Il est aussi celui qui réalisa l'un des plus grands coups de maitre des services secrets israéliens: l'explosion simultanée des beepers entre les mains des dizaines de cadres du Hezbollah. Son livre mêle récit d’opérations, coulisses du pouvoir et lecture stratégique du monde. Il dessine surtout le portrait d’un homme qui, après avoir vécu dans le secret, semble désormais se tourner vers un autre terrain, celui du politique.  

10 minutes
1 juillet 2026

ParLaetitia Enriquez

Yossi  Cohen : « Pour Israël, certaines missions ne sont jamais totalement terminées »

Désolé, votre navigateur ne supporte pas la synthèse vocale.

 

Actu J : Vous allez bientôt avoir 65 ans. Pour un ancien directeur du Mossad, cela reste jeune. Pourquoi avoir choisi de publier vos mémoires aujourd'hui ?

Yossi Cohen : Je ne pouvais évidemment pas publier un tel livre tant que j'occupais une fonction officielle. Une fois cette période derrière moi, il m'a encore fallu du temps pour décider du moment opportun. J'ai finalement voulu rassembler dans cet ouvrage les enseignements que j'ai tirés de mon parcours : ma vision stratégique, les idées qui me semblent essentielles pour l'avenir d'Israël et du peuple juif, mais aussi des réflexions plus personnelles sur ma famille, mon travail et les responsabilités que j'ai exercées. J'y raconte également certaines opérations spéciales, non parce qu'elles étaient spectaculaires, mais parce qu'elles ont eu un véritable impact. À mes yeux, le moment était venu de partager cette expérience.

 

 

Vous avez commencé ce livre dans un Israël et vous l'avez terminé dans un autre. Si vous l'aviez écrit après le 7 octobre, serait-ce le même livre ?

Y. C. : Oui. Et pourtant, je crois que l'une des forces de ce livre réside précisément dans le fait qu'il a été écrit, pour une large part, avant le 7 octobre. J'y exposais déjà une vision stratégique d'Israël et de son environnement. Avec le recul, beaucoup des analyses que j'y développe se sont révélées assez justes... Le 7 octobre leur a donné une résonance nouvelle. Puis les événements qui ont suivi, notamment autour de l'Iran, ont encore renforcé certaines de ces conclusions. Mais lorsque tout cela s'est produit, le livre était déjà terminé.

Il faut aussi se souvenir qu'avant même la guerre, Israël traversait une période de profondes turbulences. La réforme judiciaire, les divisions internes, les affrontements politiques… Le pays était déjà profondément secoué.

 

Avez-vous le sentiment que, depuis que vous avez commencé à écrire ce livre, l'Histoire s'est brusquement accélérée ? Comme si les événements s'enchaînaient désormais à un rythme inédit ?

Y. C. : Oui. Israël traverse une guerre terrible, une guerre qu'il n'avait d'autre choix que de mener pour assurer sa défense. Mais le prix payé est immense : des victimes, civiles comme militaires, des milliers de blessés, physiquement et psychologiquement. Israël est aujourd'hui un pays profondément meurtri et nous devons penser la reconstruction en trois strates.  

D'abord, le lien entre les Israéliens eux-mêmes. Ensuite, les liens entre les Juifs, en Israël comme dans le reste du monde. Enfin, deux piliers essentiels : notre sécurité, sur laquelle aucun compromis n'est possible, et notre relation avec les nations du monde. Je rappelle souvent ce verset du Livre des Nombres, prononcé par le prophète Balaam : « Voici un peuple qui demeurera seul et ne sera pas compté parmi les nations. » Je crois qu'il conserve aujourd'hui toute sa pertinence.

 

 

Après le 7 octobre, quelles leçons le renseignement israélien doit-il tirer?

Y. C. : Avant toute chose, il faut appeler les choses par leur nom. Le 7 octobre est un échec. Un échec majeur. Si nous ne le reconnaissons pas, nous ne pourrons jamais en tirer les leçons ni y remédier. Pour moi, tout ce qui s'est produit le 7 octobre — et même avant le 7 octobre — constitue un terrible échec.

Le renseignement constitue la première ligne de défense. Sa mission est de comprendre ce que prépare l'ennemi, qu'il s'agisse d'une attaque terroriste, du programme nucléaire iranien, de missiles balistiques ou encore d'initiatives diplomatiques hostiles à Israël. Mais il existe une seconde ligne de défense, qui commence par une forme d'humilité. Nous devons partir de deux postulats : le premier est que nous ne savons pas tout. Le second est que nous ne savons même pas ce que nous ignorons.

À partir du moment où l'on accepte cette réalité, on comprend que le renseignement, aussi performant soit-il, ne peut suffire à lui seul. Les frontières doivent être protégées, les communautés juives, les synagogues, l'État d'Israël lui-même. La sécurité ne peut jamais reposer sur la seule conviction que nous saurions tout à l'avance.

 

Qu'est-ce qui a le plus manqué, selon vous, le 7 octobre ?

 

Y. C. : De tout. Il a manqué de l'humilité, de la modestie, la conscience que nous ne savons pas tout et que nous ne sommes pas invulnérables. Il a manqué du renseignement, bien sûr. Le niveau de renseignement dont nous disposions était, de manière incontestable, totalement insuffisant.

Mais une autre question continue de me hanter : comment avons-nous pu laisser les frontières de l'État d'Israël dans un tel état alors qu'une organisation terroriste, installée à une centaine de mètres de nos maisons, proclamait ouvertement sa volonté de détruire Israël ? Comment avons-nous pu ne pas la considérer comme une menace immédiate ?

 

 

Pensez-vous qu'il soit aujourd'hui possible de reconstruire un véritable renseignement humain, depuis Gaza ?

Y. C. : Bien sûr. Et c'est un sujet sur lequel j'ai beaucoup insisté.

Lorsque j'étais conseiller à la sécurité nationale, pendant l'opération Bordure protectrice en 2014, j'ai pris conscience de l'ampleur de nos lacunes concernant la bande de Gaza.

À l'époque, nous étions confrontés à la menace des tunnels sans savoir précisément où ils se trouvaient, où ils débouchaient ni jusqu'où ils pénétraient sur le territoire israélien. Nous manquions d'un renseignement réellement pénétrant. Lorsque j'ai pris la tête du Mossad en 2016, j'ai donc proposé de mettre toutes les capacités de l'organisation au service du renseignement sur Gaza.

À mes yeux, Gaza ressemblait davantage à Téhéran qu'à la Judée-Samarie. En Judée-Samarie, l'armée peut entrer, arrêter des suspects et conduire des opérations ouvertes. À Gaza, cela n'était tout simplement pas possible. Il fallait donc employer les méthodes du Mossad : développer des sources humaines, renforcer les capacités de renseignement technique et conduire des opérations clandestines.

 

Vous aviez pourtant alerté sur ces faiblesses...

Y. C. : Oui. Lorsque j'ai proposé que le Mossad mette ses capacités au service du renseignement sur Gaza, on m'a répondu : « Nous disposons de suffisamment de renseignements. Nous n'avons pas besoin du Mossad. Ne vous en occupez pas. »

C'est probablement ce qui me peine le plus aujourd'hui. J'étais convaincu que notre connaissance de la bande de Gaza était beaucoup trop limitée et que cette faiblesse finirait, un jour, par avoir de lourdes conséquences.

Face à ces lacunes, le choix a été fait d'emprunter une autre voie : ouvrir davantage les points de passage, autoriser près de 30 000 Gazaouis à venir travailler chaque jour en Israël, accroître l'aide humanitaire et améliorer les conditions de vie dans l'enclave, dans l'espoir que cela contribuerait à apaiser la situation.

 

Êtes-vous un homme en colère aujourd'hui ?

Y. C. : Je suis d'un naturel profondément optimiste. C'est dans mon caractère. Mais il y a, bien sûr, des raisons d'être en colère.Je reste persuadé que nous aurions pu faire beaucoup mieux, dans bien des domaines. Certaines décisions me rendent fier, d'autres me laissent un profond sentiment de regret. J'essaie de garder un regard équilibré sur les événements. Mais oui, il y a encore aujourd'hui des choses qui continuent de me mettre en colère.

 

Vous êtes celui qui a révélé au monde les mensonges de l'Iran sur son programme nucléaire. Craignez-vous qu'avec les accords en cours de discussion, l'Occident referme les yeux et accepte à nouveau la version de Téhéran ?

Y. C. : Un peu, oui. Je pense que l'accord dont on parle aujourd'hui ne mettra pas fin à la confrontation entre Israël et l'Iran. Ce conflit ne disparaîtra pas avec une signature.

Pour Israël, l'Iran demeure une menace existentielle. Nous ignorons comment le régime réagira après un éventuel accord et, personnellement, je ne lui accorde aucune confiance. Je ne crois pas une seconde que les dirigeants iraniens respecteront les engagements qu'ils pourraient prendre.

 

Certains diront pourtant qu'un accord vaut toujours mieux qu'une guerre...

Y. C. : Cela dépend de ce que l'on appelle un accord.

Si un accord consiste à permettre à l'Iran de poursuivre, à terme, ses ambitions nucléaires ou militaires, alors je ne peux pas le soutenir. Notre objectif n'a jamais changé : empêcher l'Iran d'obtenir l'arme nucléaire et réduire durablement sa capacité de nuisance dans la région.

 

Après l'opération « Réveil du Lion », quel bilan tirez-vous de cette campagne militaire contre l'Iran ?

Y. C. : À mon sens, Israël est sorti vainqueur de cette campagne. Nous avons même obtenu des résultats supérieurs à ce que beaucoup imaginaient. Depuis des années, nous préparions différents scénarios d'action contre l'Iran. Pendant longtemps, Israël s'est préparé à agir seul, sans véritable soutien international. Finalement, des milliers d'opérations et de frappes ont été menées, certaines par Israël, d'autres avec les États-Unis. Elles ont considérablement ralenti le programme nucléaire iranien et affaibli plusieurs capacités stratégiques du régime.

En revanche, il ne faut pas se raconter d'histoires. Le régime est toujours en place. Son renversement n'a jamais constitué un objectif réaliste. Croire que quelques opérations secrètes pourraient, à elles seules, transformer l'Iran est une illusion.

 

Pourquoi estimez-vous qu'Israël est sorti renforcé de cette campagne ?

Y. C. : Parce qu'au fond, Israël n'avait que deux options : ne rien faire, ou agir. Ne rien faire aurait signifié laisser l'Iran poursuivre librement son programme nucléaire, balistique et son expansion régionale. C'était inenvisageable. Nous avons donc choisi d'agir. Par le renseignement, les opérations clandestines, les sabotages et, lorsque cela était possible, en coopération avec nos alliés. Je crois que cette stratégie a produit des résultats. Elle a ralenti le programme iranien, affaibli certaines de ses capacités et repoussé une menace qui, sans cela, aurait continué de grandir. Mais il faut comprendre une chose : pour Israël, certaines missions ne sont jamais totalement terminées.

 

 

Des élections doivent se tenir dans les prochains mois en Israël. Pensez-vous que Benyamin Netanyahou devait encore se représenter après le 7 octobre ?

 

Y. C. : Je pense qu'il aurait été souhaitable d'organiser depuis longtemps des élections. Il y a déjà plus de deux ans, j'avais publiquement appelé à un retour devant les électeurs. Cela n'a pas été fait. Aujourd'hui encore, les élections sont annoncées pour dans quelques mois. Benyamin Netanyahou est convaincu qu'il peut les gagner. Il estime disposer d'une base électorale suffisamment solide. C'est un fait.

 

Etant donné la détestation qu’il suscite à l’international, pensez-vous,  en tant qu’ancien patron du Mossad, que B. Netanyahou représente un risque pour Israël en se maintenant au pouvoir ?

Y. C. : Non, d’abord parce qu’il n’est pas quelqu’un qui agit contre les intérêts d’Israël. Avec Tsahal, le Shin Bet et le Mossad, il a pris des décisions importantes pour défendre le pays et conduire la guerre contre nos ennemis. Mais je pense aussi qu'Israël a aujourd'hui besoin d'un changement.

Non parce que Benyamin Netanyahou représenterait un danger, mais parce qu'il est temps de reconstruire notre unité nationale. Notre priorité est désormais de restaurer la cohésion entre les Israéliens.

 

Dans votre livre, vous écrivez que votre plus grand souhait est de voir vos petits-enfants grandir dans un Israël juif, démocratique et libéral. Êtes-vous aujourd'hui optimiste ou inquiet pour l'avenir du pays ?

 

Y. C. : Je suis optimiste parce que je suis convaincu que l'État d'Israël est là pour durer. Mais je suis aussi inquiet. Car si je ne m'inquiétais pas, je ne travaillerais pas à améliorer les choses. Nous devons renforcer notre cohésion nationale, améliorer nos relations avec nos partenaires internationaux, qu'il s'agisse de l'Europe, des États-Unis ou de nos voisins. Il reste beaucoup à faire…

 

L'antisémitisme qui progresse aujourd'hui en Europe et ailleurs vous inquiète-t-il pour l'avenir des Juifs de la diaspora ?

Y. C. : Oui. Mais que nous soyons inquiets ou non ne change rien : c'est la réalité qui évolue.

Et si, un jour — Dieu nous en préserve —, des Juifs en Europe, aux États-Unis ou ailleurs devaient se sentir gravement menacés, alors l'État d'Israël devra être suffisamment fort pour leur offrir une possibilité, un refuge, une protection. Mais cela ne peut pas être la seule réponse. Les dirigeants des démocraties ont eux aussi une responsabilité. En France, aux États-Unis et partout ailleurs, ils doivent comprendre que l'antisémitisme ne peut jamais être toléré, ni banalisé.

 

Propos recueillis par Laetitia Enriquez