Actu J : Vous allez bientôt avoir 65 ans. Pour un ancien directeur du Mossad, cela reste jeune. Pourquoi avoir choisi de publier vos mémoires aujourd'hui ?
Yossi Cohen : Je ne pouvais évidemment pas publier un tel livre tant que j'occupais une fonction officielle. Une fois cette période derrière moi, il m'a encore fallu du temps pour décider du moment opportun. J'ai finalement voulu rassembler dans cet ouvrage les enseignements que j'ai tirés de mon parcours : ma vision stratégique, les idées qui me semblent essentielles pour l'avenir d'Israël et du peuple juif, mais aussi des réflexions plus personnelles sur ma famille, mon travail et les responsabilités que j'ai exercées. J'y raconte également certaines opérations spéciales, non parce qu'elles étaient spectaculaires, mais parce qu'elles ont eu un véritable impact. À mes yeux, le moment était venu de partager cette expérience.
Vous avez commencé ce livre dans un Israël et vous l'avez terminé dans un autre. Si vous l'aviez écrit après le 7 octobre, serait-ce le même livre ?
Y. C. : Oui. Et pourtant, je crois que l'une des forces de ce livre réside précisément dans le fait qu'il a été écrit, pour une large part, avant le 7 octobre. J'y exposais déjà une vision stratégique d'Israël et de son environnement. Avec le recul, beaucoup des analyses que j'y développe se sont révélées assez justes... Le 7 octobre leur a donné une résonance nouvelle. Puis les événements qui ont suivi, notamment autour de l'Iran, ont encore renforcé certaines de ces conclusions. Mais lorsque tout cela s'est produit, le livre était déjà terminé.
Il faut aussi se souvenir qu'avant même la guerre, Israël traversait une période de profondes turbulences. La réforme judiciaire, les divisions internes, les affrontements politiques… Le pays était déjà profondément secoué.
Avez-vous le sentiment que, depuis que vous avez commencé à écrire ce livre, l'Histoire s'est brusquement accélérée ? Comme si les événements s'enchaînaient désormais à un rythme inédit ?
Y. C. : Oui. Israël traverse une guerre terrible, une guerre qu'il n'avait d'autre choix que de mener pour assurer sa défense. Mais le prix payé est immense : des victimes, civiles comme militaires, des milliers de blessés, physiquement et psychologiquement. Israël est aujourd'hui un pays profondément meurtri et nous devons penser la reconstruction en trois strates.
D'abord, le lien entre les Israéliens eux-mêmes. Ensuite, les liens entre les Juifs, en Israël comme dans le reste du monde. Enfin, deux piliers essentiels : notre sécurité, sur laquelle aucun compromis n'est possible, et notre relation avec les nations du monde. Je rappelle souvent ce verset du Livre des Nombres, prononcé par le prophète Balaam : « Voici un peuple qui demeurera seul et ne sera pas compté parmi les nations. » Je crois qu'il conserve aujourd'hui toute sa pertinence.
Après le 7 octobre, quelles leçons le renseignement israélien doit-il tirer?
Y. C. : Avant toute chose, il faut appeler les choses par leur nom. Le 7 octobre est un échec. Un échec majeur. Si nous ne le reconnaissons pas, nous ne pourrons jamais en tirer les leçons ni y remédier. Pour moi, tout ce qui s'est produit le 7 octobre — et même avant le 7 octobre — constitue un terrible échec.
Le renseignement constitue la première ligne de défense. Sa mission est de comprendre ce que prépare l'ennemi, qu'il s'agisse d'une attaque terroriste, du programme nucléaire iranien, de missiles balistiques ou encore d'initiatives diplomatiques hostiles à Israël. Mais il existe une seconde ligne de défense, qui commence par une forme d'humilité. Nous devons partir de deux postulats : le premier est que nous ne savons pas tout. Le second est que nous ne savons même pas ce que nous ignorons.
À partir du moment où l'on accepte cette réalité, on comprend que le renseignement, aussi performant soit-il, ne peut suffire à lui seul. Les frontières doivent être protégées, les communautés juives, les synagogues, l'État d'Israël lui-même. La sécurité ne peut jamais reposer sur la seule conviction que nous saurions tout à l'avance.
Qu'est-ce qui a le plus manqué, selon vous, le 7 octobre ?
Y. C. : De tout. Il a manqué de l'humilité, de la modestie, la conscience que nous ne savons pas tout et que nous ne sommes pas invulnérables. Il a manqué du renseignement, bien sûr. Le niveau de renseignement dont nous disposions était, de manière incontestable, totalement insuffisant.
Mais une autre question continue de me hanter : comment avons-nous pu laisser les frontières de l'État d'Israël dans un tel état alors qu'une organisation terroriste, installée à une centaine de mètres de nos maisons, proclamait ouvertement sa volonté de détruire Israël ? Comment avons-nous pu ne pas la considérer comme une menace immédiate ?
Pensez-vous qu'il soit aujourd'hui possible de reconstruire un véritable renseignement humain, depuis Gaza ?
Y. C. : Bien sûr. Et c'est un sujet sur lequel j'ai beaucoup insisté.
Lorsque j'étais conseiller à la sécurité nationale, pendant l'opération Bordure protectrice en 2014, j'ai pris conscience de l'ampleur de nos lacunes concernant la bande de Gaza.
À l'époque, nous étions confrontés à la menace des tunnels sans savoir précisément où ils se trouvaient, où ils débouchaient ni jusqu'où ils pénétraient sur le territoire israélien. Nous manquions d'un renseignement réellement pénétrant. Lorsque j'ai pris la tête du Mossad en 2016, j'ai donc proposé de mettre toutes les capacités de l'organisation au service du renseignement sur Gaza.
À mes yeux, Gaza ressemblait davantage à Téhéran qu'à la Judée-Samarie. En Judée-Samarie, l'armée peut entrer, arrêter des suspects et conduire des opérations ouvertes. À Gaza, cela n'était tout simplement pas possible. Il fallait donc employer les méthodes du Mossad : développer des sources humaines, renforcer les capacités de renseignement technique et conduire des opérations clandestines.
Vous aviez pourtant alerté sur ces faiblesses...
Y. C. : Oui. Lorsque j'ai proposé que le Mossad mette ses capacités au service du renseignement sur Gaza, on m'a répondu : « Nous disposons de suffisamment de renseignements. Nous n'avons pas besoin du Mossad. Ne vous en occupez pas. »
C'est probablement ce qui me peine le plus aujourd'hui. J'étais convaincu que notre connaissance de la bande de Gaza était beaucoup trop limitée et que cette faiblesse finirait, un jour, par avoir de lourdes conséquences.
Face à ces lacunes, le choix a été fait d'emprunter une autre voie : ouvrir davantage les points de passage, autoriser près de 30 000 Gazaouis à venir travailler chaque jour en Israël, accroître l'aide humanitaire et améliorer les conditions de vie dans l'enclave, dans l'espoir que cela contribuerait à apaiser la situation.