
- L’apologie du terrorisme est l’alpha et l’oméga du terrorisme
En 2017 puis en 2019 la Cour de cassation a jugé que « le délit d'apologie d'actes de terrorisme (…) consiste dans le fait d'inciter publiquement à porter sur ces infractions ou leurs auteurs un jugement favorable ».
Le Conseil constitutionnel, en 2018, a précisé que « le comportement incriminé (…) doit se matérialiser par (…) des circonstances traduisant la volonté … de les rendre publics ».
L’apologie du terrorisme est ainsi mue par le même principe que les actes qu’elle promeut dont l’efficacité tient à leur retentissement auprès de ceux qui n’en sont pas les victimes immédiates[1].
L’apologie du terrorisme apparait alors comme sa continuation par d’autres moyens. Elle agit comme une caisse de résonance pour propager plus loin et plus longtemps l’onde de choc causée par l’acte violent dont elle porte en elle le germe dans une sorte d’éternel et funeste recommencement.
Ce pourquoi, dans un arrêt de 2025, la Cour de cassation l’a aussi définie « comme une incitation indirecte à la violence terroriste » pour la distinguer du « fait de provoquer directement à des actes de terrorisme » qui constitue une autre infraction.
L’arrêt Makni du 31 mars 2026 présenté dans cette tribune opère une synthèse entre les deux approches[2].
- Sako OKAMATO et Rima HASSAN tels qu’ils sont
Il permet en outre d’évoquer autrement que par des anathèmes ou des louanges, les vicissitudes judiciaires de l’eurodéputée Rima Hassan qui, après une garde à vue dans laquelle certains ont vu une atteinte à son immunité parlementaire, sera jugée le 7 juillet prochain pour apologie du terrorisme.
A la pasionaria de la cause palestinienne, connue pour son activisme débridé sur les réseaux sociaux, est en effet reproché d’avoir posté le 26 mars 2026 sur le réseau X le message suivant :
Kozo Okamoto : « j’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir »
y ajoutant un texte en anglais rappelant « l’attaque » à laquelle Okamoto « avait pris part », accompagné d’une photo où il est « porté sur les épaules d'hommes vêtus de treillis et de keffieh » (Parquet de Paris).
Or de quoi ledit Okamoto pouvait s’enorgueillir pour que Rima Hassan exhumât son ode à résister ?
D’une tuerie dans un aéroport israélien le 30 mai 1972, dont le seul effet connu à ce jour pour la cause qu’elle était censée servir tient en cinq chiffres : 26 morts dont 17 Portoricains, 1 Canadienne, 8 Israéliens et 80 blessés.
En 2020, sur France Inter, le journaliste Fabrice Drouelle a retracé le parcours d’Okamoto passé, l’espace d’un « carnage » où il tira « indistinctement » sur une « foule de pèlerins », du statut d’inconnu « docile » à celui d’« idole », de « mythe » et de « légende » de la « révolution mondiale anti-impérialiste [3]».
Ce fait d’arme fut son quart d’heure warholien comme l’incendie du temple d’Artemis avait été celui d’Erostrate. Leur célébrité, c’est un crime. Celui d’Okamoto méritait sûrement que des thuriféraires éblouis le portassent en triomphe à sa libération, 13 ans plus tard avec force V de victoire tel qu’il apparait sur la photo publiée par Rima Hassan.
Était-ce cependant le rôle d’une élue française de célébrer cette victoire-là en mettant à son service sa propre renommée pour mieux en amplifier le souvenir ?
En sortant des oubliettes de l’histoire cette figure « légendaire » du terrorisme international et en nimbant ses exploits meurtriers de l’aura d’un acte de résistance pour lui dresser un piédestal en ligne, Rima Hassan a-t-elle « incité publiquement à porter » sur Okamoto et son œuvre « un jugement favorable » ?
L’arrêt commenté fournit des éléments de réponse utiles pour se forger une opinion.
- L’arrêt Makni
La cour de cassation a résumé les faits sur lesquels elle s’est exprimée le 31 mars dernier comme ceci :
[M.Makni] a été poursuivi … du chef d'apologie d'actes de terrorisme, en raison de la publication sur Facebook, entre le 7 et le 13 octobre 2023, d'un message …(faisant) suite à une tribune (d’un) ancien ministre tunisien, intitulée « les lâches », dans lequel celui-ci indiquait « Curieusement, nos partenaires européens semblent incapables d'établir le lien entre l'occupation et la résistance. Réagissant, le 7 octobre 2023, à l'assaut de la résistance palestinienne, ils s'empressent de qualifier de terrorisme ce qui, à nos yeux, est un acte de résistance évident ».
L’auteur du message est un ancien élu local, qui conteste aujourd’hui devant la CEDH sa condamnation à 4 mois d’emprisonnement avec sursis et 2 ans d’inéligibilité comme portant atteinte à sa liberté d’expression.
- Similitudes
Entre les faits encensés par la députée au keffieh et ceux évoqués dans l’affaire Makni, les similitudes sont frappantes, les premiers, bien que plus anciens, apparaissant même comme un grossissement des seconds.
Non pas à cause d’une hiérarchisation rétroactive qu’il faudrait faire entre le massacre de Lod et celui du 7 octobre 2023 mais parce qu’en se focalisant sur une figure nommément identifiable, Rima Hassan propose le portrait en gros plan d’un résistant. Son point de vue est celui d’un destin singulier. Soit typiquement celui d’un héros qu’elle montre à visage découvert et dont elle fait un hérault de la cause palestinienne en lui donnant la parole alors qu’on ne sait rien des hordes d’anonymes ayant déferlé dans un festival de musique ou des kibboutz endormis.
1) D’un côté le réseau social X et de l’autre le réseau social Facebook.
Femme de son temps, Rima Hassan promeut la cause à la manière d’une influenceuse en débitant des post à la vitesse d’une mitraille, l’essentiel étant d’occuper inlassablement l’espace numérique et, par écho, médiatique.
Or le texte fondant les poursuites alourdit les peines encourues « lorsque les faits ont été commis en utilisant un service de communication au public en ligne ».
2) Partager le propos d’un tiers.
En soulignant avoir « relayé un extrait de la tribune d’un homme politique tunisien par ailleurs membre du gouvernement », M. Makni recourait à un argument d’autorité sans poids aux yeux de la Cour de cassation.
Que le propos soit d’un ministre tunisien ou celui d’un tueur nippon à la retraite, on tente, à force de guillemets prophylactiques, de créer l’impression d’une prise de distance et apparente objectivité alors qu’il s’agit de conférer au post l’éclat du témoignage authentique et la force, réelle ou fantasmée, du vécu.
La modestie du procédé est une posture. On n’est pas moins apologétique en l’étant par répétition ou mimétisme.
3) La résistance contre l’occupation ou la résistance à l’oppression
La résistance n’exigerait aucune nuance puisqu’elle serait selon M. Makni et son mentor une « évidence ».
Résister, c’est être du bon côté de l’histoire puisqu’on serait, par principe, la victime en amont de celui qu’incidemment on assassine, kidnappe ou viole et dont le seul tort, en 1972 comme en 2023, fut d’être là.
Un moyen soumis à la Cour de cassation illustre ce renversement victimaire qui confine au déni de l’état de victime puisqu’il faisait grief aux juges d’appel d’avoir oblitéré cette autre déclaration du ministre tunisien : « nos partenaires européens (…) s'empressent de proclamer leur solidarité en bloc avec la puissance occupante qui devient donc, pour les Européens, la victime ! ».
Être victime serait affaire de latitude. Les victimes du Hamas n’en sont pas et il faut être européen pour ne pas le comprendre. Ce pourquoi la réponse de la Cour de cassation est remarquable :
« (…) par une motivation exempte de contradiction, la cour d'appel a (…) exactement retenu que les propos poursuivis avaient un caractère apologétique dès lors qu'ils disqualifiaient des actes, dont le caractère terroriste n'est pas contesté devant la Cour de cassation, en actes de résistance à l'occupation ou à l'oppression, ce qui leur conférait un caractère laudatif, et ainsi incitaient publiquement à porter sur de tels actes ou sur leurs auteurs un jugement favorable ».
La résistance n’est pas une excuse ni une cause absolutoire mais le marqueur même du délit d’apologie.
Or on cherche vainement dans le post de Rima Hassan l’ombre d’une réserve sur les actes qui ont valu à Okamoto son « moment de gloire planétaire » et que, dès le lendemain du « bain de sang », le FPLP revendiquait en ces termes :
« Cet attentat n'est qu'une étape dans la lutte des Palestiniens contre l'impérialisme (…) Le FPLP avertit les touristes qu'en se rendant en Israël, ils ne peuvent pas être considérés comme des victimes innocentes. Pour les Palestiniens, le simple choix, comme lieux de tourisme, de leurs territoires occupés, est un parti pris en faveur des Israéliens.[4] »
Des victimes donc mais pas innocentes puisqu’elles avaient croisé le chemin du terroriste dans un aéroport. Un dirigeant du FPLP, en 2012, ajoutera que « pour mettre fin à l’occupation, il y a un prix à payer ». Le massacre de touristes et de pèlerins était inclus dans l’addition comme le service rendu à la cause palestinienne[5].
Evoquant le procès d’Okamoto qui revendiquait avoir agi pour la « révolution prolétarienne totalitaire », le journaliste du reste s’interrogeait : « Connait-il seulement la cause qu’il défend ». Ce n’est en effet pas un résistant que Rima Hassan a mis en lumière dans son message mais « un mercenaire japonais choisi avant tout (…) pour déjouer les mesures de sécurité renforcées depuis les détournements d’avion organisée par le FPLP [6]».
Soit, par excellence, un exécutant/exécuteur surtout si un éminent spécialiste de l’histoire du Proche-Orient, souligne que ce n’est plus dans les rangs des palestiniens qu’Okamoto trouve encore des admirateurs mais dans ceux du Hezbollah, proto-Etat terroriste au service de l’Iran[7].