Culture

Une nouvelle histoire du sionisme

Spécialiste français du sionisme, l’historien Georges Bensoussan interroge des archives inédites et livre une nouvelle version de l’histoire du sionsime qui rend notamment hommage au Yishouv séfarade et montre les débuts de l’islamisation de la « cause palestinienne »

5 minutes
29 avril 2026

ParIlan Levy

Une nouvelle histoire du sionisme

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Une  nouvelle histoire du sionisme

Spécialiste français du sionisme, l’historien Georges Bensoussan interroge des archives inédites et livre une nouvelle version de l’histoire du sionsime qui rend notamment hommage au Yishouv séfarade et montre les débuts de l’islamisation de la « cause palestinienne ».

 

Qu'y a t-il encore à écrire sur le sionisme ?

     Georges Bensoussan :   Tous les sujets méritent qu’on y revienne parce que l’important est moins la chose regardée que le regard porté sur elle. Monet peint une dizaine de fois la cathédrale de Rouen et ce n’est jamais le même tableau. Le révisionnisme est consubstantiel à la démarche de l’historien. C’est d’ailleurs pourquoi les négationnistes du génocide se prétendaient révisionnistes alors qu’ils n’étaient que des faussaires de l’Histoire. On peut discuter sans fin de la bataille de Verdun, mais aucun historien ne prétendra qu’elle n’a pas eu lieu. Pourquoi « Une nouvelle histoire » ? Parce qu'en 24 ans, des documents d’archives comme de nombreux travaux ont bouleversé l’approche du sujet.

 

A.J. : Pourquoi l’Alyah des Juifs du Yémen au XIXème siècle a été quasiment effacée de l'Histoire ?

G.B.Dans l’historiographie traditionnelle, entre 1882 et 1939, on distingue cinq vagues d’immigration sioniste (alyot). C’est oublier l’Alyah yéménite de 1881 qui s’installe à Jérusalem pour y vivre de son travail. Mal accueillie par les communautés ashkénazes, cette Alyah a le plus souvent disparu des historiographies. Nathan Weinstock faisait remarquer que dans l’Histoire du sionisme de David Vital (1975), cette Alyah avait droit à 8 lignes quand le groupe de Juifs russes dit du Bilou (moins de 60 immigrants dont la plupart sont repartis) avait droit à 10 pages.

AJ : L'histoire a retenu Herzl et a quelque peu oublié Ahad Ha'Am.  Qu’est-ce que le sionisme culturel de Ahad Ha'Am ?

G.B. : L’apport intellectuel de Herzl est faible. En revanche, il demeure le grand architecte de l’organisation, et c’est sur lui que reposent jusqu’à sa mort en 1904 la naissance et la structuration du mouvement sioniste. Il n’y a donc rien d’exagéré à le placer au centre de cette histoire. Mais sur le plan culturel, Ahad Ha'Am (1856-1927), Léon Pinsker en 1882 et plus encore Moses Hess en 1862 ont joué un rôle essentiel.

 

  S’agit-il de créer un État des Juifs (Herzl) ou un État juif ( Ahad Ha'Am) ? Avant de construire l’État, il faut rejudaïser la population juive pour faire en sorte que cet État ne soit pas seulement un refuge contre la persécution. Jusqu’à aujourd’hui, ce débat habite l’identité israélienne. Si le sionisme n’a pu prendre ses marques qu’en se détachant du judaïsme traditionnel, il apparaît aujourd’hui que le sionisme ne peut être pérennisé qu’à la condition de faire retour au judaïsme. Pas au sens de la foi, mais à celui d’un retour au texte, à ce qu’il a apporté à l’humanité il y a 2600 ans. Et, à sa suite, une immense littérature hébraïque qu’il faut se réapproprier pour tenter de répondre à la question : pourquoi vivre en Terre d’Israël plutôt qu’ailleurs ?

AJ : On parle de sionisme, mais votre livre insiste sur les sionismes, très différents entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, et au sein des communautés religieuses ou non. Le sionisme est-il pluriel ?

G.B. : Oui, en effet, le sionisme est pluriel, même si les convergences l’emportent sur les divergences, à commencer par la volonté de sortir de l’« état de minorité » au sens de Kant dans Qu’est-ce que les Lumières ? (1784), c’est-à-dire sortir d’une condition dominée et parfois ouvertement persécutée.

Il s’agit en second lieu de donner à l’identité juive une forme sécularisée qui passe par la nation au sens de la France à Valmy (septembre 1792, cf. Kellermann : « Vive la nation ! ») Il s’agit en troisième lieu de bâtir une indépendance politique sur la terre des ancêtres et nulle part ailleurs parce que cette terre seule est habitée par ce lien symbolique qui structure notre psychisme. 

AJ : L’histoire a-t-elle mis de côté le rôle du Yishouv séfarade bien antérieur au sionisme organisé ? Aurait-il pu influencer l'issue du conflit s'il avait été mieux pris en compte ?

G.B. : Plus encore que l’Alyah yéménite de 1881, le Yishouv séfarade d’avant l’Alyah sioniste est tombé dans les oubliettes. Entre 1830 et 1850, une Alyah importante venue du Maroc et d’Algérie arrive en Terre d’Israël, des immigrants juifs qui vont rendre possible la constitution du foyer national juif, en particulier par le biais de l’achat de terres. Lesquelles permettront plus tard la création des premières implantations, je pense à celle de Petah-Tikva en 1878 et à celle de Rishon LeZion en 1882 par exemple.

Un Yishouv séfarade dont l’influence intellectuelle et politique est grande jusqu’à la guerre de 1914, jusqu’à ce que l’Alyah ashkénaze, nombreuse, finisse par dominer la scène. Avant 1914, aux cotés d’Eliézer Ben Yehouda, ces intellectuels séfarades jouent un rôle-clé dans la rénovation de l’hébreu qui devient langue d’enseignement et bientôt langue maternelle. Souvent arabophones, ces intellectuels n’ont cessé de conseiller aux nouveaux venus ashkénazes d’apprendre l’arabe. Souvent traités avec mépris, ils n’ont pas été écoutés. Un clivage qui, jusqu’à aujourd’hui, marque encore la société israélienne.

 

Propos recueillis par Laura Levy

Georges Bensoussan, Une nouvelle histoire du sionisme (1860-1950). 1045p, 15,1€

 

BD : Georges Bensoussan, Danièle Masse, Yana Adamovic, Les Origines du conflit israélo-arabe 1870-1950. Delcourt. 160p, 24,5€